dimanche 22 avril 2018

samedi 31 mars 2018




LA FİANCÉE DE PAUL                         
     

     Paul était un homme heureux. Bientôt, chez lui, il allait accueillir sa fiancée. Depuis six mois il préparait sa venue. Il savait tout d’elle et connaissait ses goûts par cœur.
   Son style, ses marques de vêtements, mensurations, produits de beauté, musique, lectures, rien de ce qu’elle aimait ne lui était inconnu.
   Il avait rendu le parc de sa propriété plus discret, en plantant tout le long de la clôture une haie touffue de feuillages persistants et denses à hauteur d’homme, protégeant des regards la piscine et le jardin toute l’année.
     Le studio au sous-sol était parfait pour une jeune femme raffinée et délicate. Dans la chambre trônait un lit à baldaquin agrémenté d'un rideau de dentelle blanche, alignés sur la coiffeuse ses produits de beauté et son parfum favori. Posés en évidence, sur un coussin rouge en forme de cœur, un écrin de velours laissait apparaître un collier et boucles d'oreilles en perles, cadeau de bienvenue et d' anniversaire de Paul.
    Dans le dressing, déjà sur cintres des vêtements de marques n’attendaient plus qu’elle. Le rangement à chaussures renfermait de beaux escarpins italiens et pour finir des sacs coordonnés. La petite lingerie en soie était là, sur les étagères, soutiens-gorge d’un côté et petites culottes de l’autre, classées par couleurs. Ses livres préférés et CD de musique, rangés dans la bibliothèque, au mur un écran plat avec des chaînes internationales.
     La salle de bain était spacieuse, une baignoire à remous, une douche italienne, sauna et une petite salle de sport avec écran vidéo. Il ne manquait plus qu’elle. Demain il irait la chercher et sa vie allait changer.
 Il avait des responsabilités, un emploi stable, gagnait très bien sa vie, à quarante ans révolus, il voulait enfin commencer sa vie d’homme rangé. Ses journées bien remplies, ne comblaient pas le vide de son existence. Apprécié et respecté dans sa société, jamais un mot plus haut que l’autre, ses collègues masculins du bureau, enviaient sa réussite et sa vie d’homme libre.
    Sauf que sous cette apparence désinvolte, il était complexé et perdait ses moyens devant les femmes. Savoir qu’elle serait bientôt à la maison, le rendait fou de joie. Il avait rencontré Marie, il y a huit mois et en était tombé aussitôt éperdument amoureux. Grande, mince, cheveux longs châtain, toujours vêtue à la dernière mode, intelligente, active et surtout en bonne santé.
    Souvent il la suivait quand elle faisait son jogging, du shopping, au musée, au restaurant et à ses cours de cuisine. Il voulait tout savoir d’elle, il l’aimait. Il lui restait quelques travaux de jardinage à faire et tout serait prêt pour son arrivée. Seulement une rangée de végétaux d’un mètre de large à poser du côté de ses voisins qui allait cacher l’étendage où séchaient les vêtements et la lingerie de sa voisine. Le jour venu, content du travail accompli depuis six mois, Paul se prépara pour l’arrivée de Marie.
     Dans la pharmacie il prit un gros morceau de coton, une bouteille d’éther déjà entamée l’imbiba d’une grosse giclée du liquide et se dirigea vers l’étendage. La veille, il avait prédécoupé le grillage de la clôture, sur un mètre de large de sorte, qu'il soit imperceptible à l’œil nu.
    D’un coup d’épaule, le grillage céda rapidement, d’un bond il saisit Marie par surprise, alors, qu'elle étendait son linge. Il plaqua le coton imbibé d’éther sur sa bouche, elle tomba inerte, inconsciente dans ses bras, comme un poids mort. Rapidement il la déposa sur la pelouse fraîchement tondue de son jardin, il referma le grillage avec des liens transparents et termina la plantation des arbustes manquants pour obstruer le passage. Il tassa énergiquement la terre, jusqu'à ce que toutes les traces de son passage, soient devenues invisibles .
    La haie était alignée à hauteur d’homme tout autour de la résidence, il avait bien travaillé, rien ni personne ne pouvait savoir et voir ce qui se passait dans son jardin, ni dans le sous-sol de la maison.Il transporta la jeune femme inerte dans ses appartements et l’installa sur son lit. Il déposa sur la table, le plateau repas qu’il avait préparé avant le kidnapping. Un repas italien, La Pasta al dente comme il avait appris à la faire, aux mêmes cours de cuisine, une bouteille de Chianti et un tiramisu. Il lui fit couler un bain aux essences de lavande, mit de la musique sans crainte du bruit, la chambre étant insonorisée.
    Les rideaux aux murs cachaient des fenêtres invisibles. La porte d’entrée ne possédait pas de poignée, sa surface était lisse et impossible à ouvrit de l’intérieur. Il brancha les caméras de surveillance, regarda si tout était fait selon ses souhaits et sortit de la pièce. Il referma la porte à clef de l’extérieur, satisfait du labeur accompli.
     Il monta une dizaine de marches d’escalier menant au garage, abaissa la trappe de bois, fit coulisser l' établi aux roulettes dissimulées dans ses pieds pour en cacher l’accès. Il remisa sa voiture dans le garage, pour lester et finir de camoufler la trappe.
     Il se mit à espérer, que la jeune femme choisie, avait une santé de fer et pourrait vivre plus longtemps que la dernière. Cette fois il avait fait très attention, il avait suivi sa cible pendant six mois partout sans se faire remarquer. Dans les lieux publics, les spectacles, les restaurants, les magasins, il courait derrière pendant son jogging. Il avait ouvert son courrier, regardé sa taille sur les étiquettes de son linge au fil de l’étendage. Cette fois il en était sûr, il avait mis toutes les chances de son côté.
   Il eut une pensée pleine de tendresse, pour son ancienne locataire, à la santé fragile, qui l’avait quitté trop rapidement. Il l’avait enterrée dans une place de choix au milieu d'un  volumineux massif de roses trônant au milieu de « Sa  pelouse verte si bien entretenue. »
   Il était calme, serein et savait que l’on ne viendrait pas enquêter chez lui, si près du lieu de la disparition. En ajoutant un autre critère à son choix,
« La Santé »
En plus de la beauté. Oui, cette fois il était sûr, il avait réussi.



Retrouvez cette nouvelle dans mon recueil "A L'ABRI DES REGARDS"
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mardi 6 mars 2018







LA CHAMBRE NUPTİALE

    






       La voiture de fonction du futur ministre de la justice se gara devant le perron du manoir, il en sortit en coup de vent sans attendre que son chauffeur ne lui ouvre la porte.
  

     Son porte-document sous le bras, il monta quatre à quatre les escaliers en appelant sa femme Éva, pour lui annoncer la bonne nouvelle.
    Éva sortit rapidement de la chambre de sa belle-mère avec le lot d échantillons de tissus sous le bras. À l'air joyeux de son mari, elle comprit qu'il avait eu le poste qu'il convoitait et elle se jeta dans les bras du nouveau garde des sceaux, laissant tomber les rouleaux de toile. Cela faisait bientôt un an qu'Éva et Richard étaient mariés, ils se connaissaient depuis l'enfance et avaient fait un mariage d'amour.
    

    Richard était fils unique, son père était mort dans un accident de voiture en 1942, avant sa naissance, sa mère l'avait élevé seule et ne s'était jamais remariée. Depuis l’adolescence il était passionné par la politique et voulait en faire son métier. C'était un homme juste, intègre, épris de justice qui allait mettre toute son énergie et sa volonté au  service de sa tâche. Éva savait qu'il ne faillirait pas à son devoir et qu'il ferait un très bon mandataire au service de son pays.

     Depuis la mort de sa belle-mère, Éva était devenue la maîtresse de maison et dirigeait la bâtisse familiale avec brio, elle avait décidé de transformer la chambre de la défunte, en chambre nuptiale. En la rendant moderne et fonctionnelle elle voulait faire une surprise à son mari pour leur noce de coton. Cette chambre inoccupée depuis la mort de la vieille dame était spacieuse, deux grandes fenêtres laissaient entrer les rayons du soleil et du balcon la vue imprenable des arbres centenaires du parc finissaient de la rendre exceptionnelle. Un pan de mur était recouvert de miroirs, cette petite galerie des glaces, donnait de la profondeur et de la luminosité à la pièce.
    Après le départ de son mari, elle commença le grand nettoyage de la chambre. Les murs étaient tapissés de toile de Jouy rose, elle confectionna des doubles rideaux assortis avec du tissu retrouvé dans l'armoire de la lingerie. Pendant une semaine, elle l’aménagea avec soin et y mit sa touche personnelle. La grande façade des miroirs lui donna plus de travail, les vieilles glaces Vénitienne au mercure étaient graisseuses et collantes, mais retrouvèrent vite leur splendeur d'antan. Le soleil à son zénith les inondait de ses rayons et les faisait scintiller comme des diamants. La seule verrue de cette pièce était cette imposante armoire régence posée là, devant les miroirs.
      Elle remisa toutes les affaires de sa belle-mère dans une autre chambre inoccupée. Dans le scriban machinalement elle chercha les petits tiroirs secrets dont tous les secrétaires sont pourvus. Elle les trouva rapidement en actionnant d'une poussée un ressort discrètement dissimilé dans une petite moulure. Un paquet de photos en noir et blanc entouré d'un ruban de satin rose apparut du secret. Elle regarda les photos une à une avec une curiosité et une excitation non retenue. Une jeune fille souriante en robe blanche, les cheveux détachés posait dans le jardin, un bouquet de fleurs dans les bras.
     Elle n’eut aucun mal à reconnaître en cette belle jeune fille sa belle-mère. Les photos du manoir devinrent plus angoissantes, des véhicules de l'armée Allemande stationnaient dans le parc, avec au premier plan des soldats au garde-à-vous devant des officiers Allemands. Plusieurs photos représentaient un jeune homme en uniforme au regard mélancolique se tenant sur les marches du perron. Son attention fut attirée par une photo de la chambre, où un bébé assis à terre jouait devant une porte entrouverte, inconnue.
     Son regard parcourut la pièce et s’arrêta devant la grosse armoire Régence. Éva la poussa de toutes ses forces en la faisant glisser sur le paquet jusqu'au mur opposé. Débarrassé de son imposant meuble, les rayons du soleil laissèrent apparaître des lignes biseautés dessinant un encadrement de porte, à peine visible à l’œil nu et disparaissant une fois le soleil caché.
       Éva poussa la porte de glace qui coulissa facilement, mettant à jour une antichambre, elle chercha l’interrupteur et la lumière jaillit, la laissant les jambes flageolantes et le souffle coupé. Sur le lit, le reste d'un squelette gisait là, les os étaient alignés sans désordre, sur un couvre-lit en loque. Encore accroché aux doigts, un médaillon en or à demi ouvert, avec la photo des deux jeunes gens souriant. Sur la commode, l'uniforme poussiéreux du soldat allemand était soigneusement plié laissant apercevoir une trace de balle sur la poitrine.
      Posé sur la table de chevet, un petit livre ancien avec une reliure en maroquin rouge où l'on devinait sous la poussière le titre incrusté en lettres d'or .
« Caro Diario ».


   C'était les confidences d'une femme meurtrie, blessée, sa belle -mère. Elle parlait de sa passion, de son impossible amour avec le père de son fils, l'ennemi de son pays, l'homme à abattre.

   Au premier regard ils étaient tombés éperdument amoureux. Veuve depuis un mois, après un mariage arrangé par sa famille, elle n'avait pu résister à ce bel officier et aux sentiments qu'ils avaient l'un pour l'autre. Leur passion, ils l'avaient cachée dans cette petite antichambre et leur enfant y était né huit mois plus tard. Pendant le reste de la guerre elle ne vécu que pour son petit garçon, puis à la libération, le destin les rattrapa et s'acharna sur eux. L’officier blessé par les partisans se réfugia chez elle pour mourir dans ses bras.

     Elle ne pouvait demander d'aide à personne, ni lui donner une sépulture décente alors, elle le laissa reposer dans l'antichambre et en mura la porte avec la grosse armoire. Jusqu'à sa mort elle vécut avec lui dormant chaque nuit dans la pièce voisine.

    Éva, mit les photos, le médaillon et le livre rouge dans une boite métallique, les ossements du soldat et son uniforme dans le reste du couvre-lit et se rendit à la chapelle du manoir. Elle descendit les escaliers en pierre du tombeau familial et sans peur dévissa le cercueil de sa belle-mère. Avec respect et tendresse elle y déposa la boite métallique, le couvre-lit contenant des reliques du soldat et calmement revissa le couvercle. Un tel amour partagé, méritait bien que le couple soit enfin réuni, pour son repos éternel.

     Au retour de son mari, elle lui montra fièrement la chambre nuptial, il fut surprit de la découverte de l'antichambre et fou de joie à la vue qu'elle était devenue une petite chambre d'enfant.

    Comme sa belle-mère, Éva, non plus ne pouvait rien dire, « avoir un cadavre dans un placard » est un secret de famille qu'il ne fallait pas déterrer et son mari ce devait d'être irréprochable.


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jeudi 1 février 2018










LE POT À ÉPİCES
      
     

          
         
   
          Maria, comme à son habitude s'activait à la préparation du repas dominical, les pâtes fraîches du matin finissaient de cuire et le coulis de tomates mijotait tranquillement dans son faitout. L'odeur de l'oignons compotés et du lard fumé embaumait la cuisine. Le fumet aspiré  par la fenêtre ouverte arrivait aux narines de la famille réunie dans le jardin, les mettant tous en appétit. Du pot à épices Maria ajouta à la sauce tomates sa touche finale, une cuillère à soupe d' aromates en poudre pour en parfaire le goût.
    
      Satisfaite de l'assaisonnement elle versa le tout dans un grand plat creux et se dirigea dans le jardin où les convives attablés s'impatientaient affamés. Ses pâtes fraîches étaient appréciées des petits comme des grands, les enfants lapaient par petits coups de langue leurs assiettes vides et finissaient de saucer le plat avec leurs petits doigts agiles. Elle cuisinait ces pâtes comme sa mère avant elle, une recette de sa Calabre natale.
     
       Elle avait reçu son pot d'épices en cadeau, de ses oncles Mateo et Carlo émigrés en Amérique. Et à présent qu'il était presque vide, elle espérait bien en recevoir un autre. Il était en porcelaine fine sur un fond noir avec des jolies fleurs mauves en relief et un beau couvercle uni. Il trônait sur son étagère au-dessus de son fourreau émaillé noir, avec les bocaux de farine, de sucre et de café en grains.
   
     Elle saupoudrait, les sauces, les viandes, les poissons de cet épice, venu d' ailleurs, de cette Amérique lointaine. Il était réduit en une poudre fine facile à délayer, à mélanger au thym, au serpolet et donnait de l'onctuosité à la sauce. Il remplaçait efficacement l'encre de sèche en poudre, qui souvent lui manquait
    
      De ses oncles, elle n'avait aucune nouvelle, mais elle avait apprécié qu'ils aient en mémoire sa passion pour la cuisine, les pâtes à l'encre de sèches et son coulis maison. Au début, elle l' avait trouvé fade en goût, mais par respect pour ses oncles elle s'était sentie dans obligation de l' utiliser.
     
     Par compassion pour ces voisins, de son cadeau elle n' avait dit mot, personne au village n'avait encore reçu de lettres ni de paquets venus d'Amérique. Beaucoup de jeunes garçons et de jeunes filles avaient pris le bateau pour cet eldorado lointain, en espérant une vie meilleure pour fuir la misère et la mafia. Les vieux attendaient anxieux, des nouvelles de leurs enfants et certains parents commençaient de recevoir ces redoutées petites enveloppes blanches au fin liseré noir.
      
     Les saisons passèrent ainsi que les années, le pot à épices était vide depuis longtemps et Maria trouvait que sa sauce n'avait plus la même onctuosité qu'avant. La vie continuait tant bien que mal, dans ce village fantôme vidé de la moitié de ces habitants. Les maisons abandonnées menaçaient de tomber en ruine et les bergamotes pourrissaient sur les branches des arbres .
      
     Les années passant, avec sa production huile essentielle « le Gallesio », le village cahin-caha s'accrochait à la vie. Certains émigrés déçus et nostalgiques de leur Calabre natale revenaient au pays pour y finir leur jours. De nouveau la place du village reprenait vie, les anciens jouaient aux cartes en mâchouillant un quartier de bergamote tout en supervisant la cueillette des agrumes.
     
      Un matin le facteur sonna à de la porte d'entrée, tenant dans les bras un paquet venu d'Amérique, Maria reconnut la forme d' un pot à épices. Elle le déballa, sortit le pot noir avec des fleures mauves identique au premier et l'ouvrit, lui aussi était rempli d' épices comme le précèdent.
    
     Sur la partie ventrue du pot, collée en plein milieu, écrite en « Américano » langue qu'elle ne comprenait pas, une étiquette blanche et une date.
      
       Comme pour le pot précèdent, elle décolla minutieusement la petite affiche de papier et installa l'urne à côté de l'autre. Elles avaient fière allure sur l'étagère, côte à côte ces deux urnes funéraires.  

      Dans la tête de Maria, résonnait cette petite voix, « onctuosité de la sauce » et pour elle, cette poudre d'encre de sèche Américaine était la bienvenue .

       
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samedi 6 janvier 2018








LE FACTEUR
        Jean était le facteur du village, il avait été embauché à son retour de la guerre en 1945. Il faut dire que la marche ne lui faisait pas peur. Il faisait sa tournée à pied en commençant par le village qui comptait 150 âmes. Coiffé de son képi, vêtu de son uniforme de la poste, en drap marine, équipé de sa sacoche en bandoulière et de ses gros godillots ferrés il passait dans toutes les maisons du bourg. Puis il enfourchait son vélo et c’était parti pour dix kilomètres, il distribuait le courrier dans les fermes isolées où il était attendu comme le messie. Il faut dire que tout passait par lui, les nouvelles de la famille, les factures, les mandats et les lettres d'amour.
Une fois sa tournée finie Jean allait voir sa fiancée Pauline. Le dimanche jour de repos de Jean, tous deux allaient faire de longues escapades à la campagne. Pauline se souvient de cet après-midi où avec Jean se promenant dans le maquis, l’orage les avaient surpris et trempés jusqu’au os. Dans une grange abandonnée en pierres sèches ils s’étaient mis à l’abri. Dans ce foin et cette paille accueillante, ils s’étaient aimés, endormis sur cette couche dorée en attendant que la pluie cesse. Comme des gamins, ils avaient escaladé en riant le sommet de la meule et s’étaient retrouvés, coincés au milieu de son cœur.
Surpris que leurs pieds atterrissent sur une surface dure, ils dégagèrent une à une les bottes de paille et de foin qui la recouvrait, jusqu'à ce qu’ils mettent à jour, une ancienne voiture noire, une Citroën Rosalie de 1935, en parfait état, sûrement cachée là depuis longtemps. Pauline ouvrit la porte de la voiture et du rire elle passa aux larmes, aucun son ne pouvait sortir de sa bouche, elle se laissa tomber sur le sol de terre battue, effondrée.
Sur la banquette arrière, couchée, pelotonnée sur elle-même, le corps d’une femme se tenait là, complètement momifié, un livre dans les mains, une petite valise en carton à côté d’elle. Sous le choc, ils ne savaient que faire, Pauline prit le livre et commença à lire à voix basse. C’était un journal intime avec une date, juin 1935 .
La morte s’appelait Aline, elle était femme de ménage chez monsieur le maire et demain, elle fuguerait avec son amoureux, Pierre, le fils du maire. Pierre l’avait cachée dans la voiture avec des vivres, puis il avait édifié une grande et haute meule faite de foin et de paille, la cachant des regards.
À la nuit tombée, il la délivrerait et ils fuiraient ensemble, pour une nouvelle vie, loin de ce mariage arrangé, prévu par son père. C’est certain, qu’une domestique, ne pouvait en aucun cas, devenir la belle fille de monsieur le maire. Le père avait d’autres projets en tête pour son fils et la futur promise, avait comme dot, de si riches terres, à la limites de son domaine.
Aline avait écrit et attendu que Pierre vienne la libérer de sa prison de paille, espéré plusieurs jours avant de comprendre qu’il ne viendrait pas la chercher elle et son futur enfant. Alors, par désespoir, la mort dans l’âme d’avoir était trahie et abandonnée par l’homme qu’elle aimait, ne pouvant se dégager seule des bottes de paille, elle s’était allongée, résignée à son sort sur la baquette arrière et avait attendu la mort.
Jean, avait tant eu peur de mourir dans le camp de prisonniers et de ne plus revoir sa Pauline, avait les larmes aux yeux, même soldat dans ses pires moments de désespoir, il n’avait jamais sangloté comme ça. Jean, remit le journal dans les mains de la défunte et referma la porte de la voiture. Il voulait savoir pourquoi son amoureux, l’avait laissé mourir sous sa meule de foin.
En faisant sa tournée, il alla voir «la Jeanne» la doyenne de village, elle avait été la cuisinière du maire, elle lui raconta la terrible histoire de Pierre. Il avait refusé le mariage arrangé pour lui, alors son père l’avait enfermé à clef dans un cellier, au sous-sol pendant plus d’un mois, avec de l’eau et des vivres, personne n’avait le droit de lui parler, ni de lui rendre visite. Il s’était pendu, dans la cave de la maison familiale, au bout d’un mois. La citroën Rosalie et Aline la servante avaient disparu à la même époque et personne ne les avait jamais revues ni l'une ni l'autre.
Il avait laissé une lettre à son père, qui depuis la mort de son fils, avait perdu la raison et était devenu l’ombre de lui-même, ne parlant plus à personne. C’est tout ce qu’elle savait. Jean, écrivit sa première lettre anonyme et la dernière de sa vie à la gendarmerie, en leur indiquant, l’endroit où était le corps d’Aline. Les gendarmes se rendirent à la grange abandonnée, trouvèrent la voiture et le corps d’Aline, son journal, puis ils prirent la direction de la maison de l’ancien maire. Le père les reçut comme un mort vivant, sortit d’un tiroir, la lettre d’adieu de son fils Pierre. Un gendarme lut la lettre à haute voix
« Part ta faute père, Aline est morte, je ne peux pas vivre sans elle, je vais me pendre et je veux être enterré avec elle et l’enfant qu’elle attendait. J’ai supplié, pleuré, imploré dieu, pour que l’on ouvre la porte de ma prison, que je puisse aller la délivrer, la sauver de la mort, mais personne n’est venu ni ne m’a entendu. De savoir qu'elle pense que je l’ai abandonnée, me brise le cœur, adieu, je vais la rejoindre »
À la lecture de la lettre, le père, dans sa folie, s’enfuit dans la cave où Pierre était mort, ferma la porte à clef derrière lui et se pendit, à la même corde que son fils .
Jean était soulagé et heureux, en ce jour de son mariage avec Pauline, ils allèrent se recueillir sur la tombe des deux amoureux, la vie n’avait pas voulu d’eux et de leur enfant, mais la mort les avait réunis pour l’éternité. Leur amour avait était le plus fort et maintenant ils étaient une famille jusqu'à la fin des temps.

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lundi 4 décembre 2017

                  


                      LE RETOUR DU SOLDAT
      

        Il marchait depuis des jours sans savoir où il allait, suivant la colonne de soldats devant lui, un bandage lui cachant la moitié de la figure. Ses compagnons d’infortune étaient aussi mal en point que lui, il portait à l’épaule dans sa besace, tous ses biens les plus précieux. Une veste de drap, un pantalon de velours, un gros trousseau de clefs et une montre gousset en or. Ses godillots aux pieds depuis quatre ans de guerre, ne l’avaient jamais trahi. Pendant des semaines ses pieds avaient été en sang, puis au cours des marches et des années, ils avaient fait leur place.
     D’étau, ses brodequins étaient devenus confortables et ses meilleurs amis.
Bras en écharpes, béquilles sous le bras, pansements sur la tête, tous souffraient dans leurs chairs et dans leurs âmes. Ils étaient des survivants de la guerre, voulant rentrer chez eux.
      Certains savaient où aller, d’autres l’avaient oublié, lui il ne savait plus qui il était et personne ne l’aurait reconnu, ni réclamé.
 Son visage était méconnaissable, protégé par des bandes de gaze, ses chairs calcinées et recousues finissaient de cicatriser. Ils firent une halte au manoir d’un village, épuisés par de longues heures de marche. Il s’assit à bout de forces sur les marches d'un perron.
    Ses compagnons de misère, se remirent en route après s’être restaurés grâce aux bons soins du personnel de maison, sous les ordres de leur maîtresse. Tout le monde connaissait le dévouement et la générosité de la Baronne envers les malades et les nécessiteux. Seule depuis la mort du Baron à la guerre, elle avait pris les rênes du manoir et se consacrait à l’éducation de ses deux garçons.
     Par charité chrétienne, elle demanda aux plus faibles de rester, ils seraient nourris et logés en échange des travaux des champs et du travail d’écurie. Il décida de se reposer pour reprendre des forces et de toute façon, il ne savait pas où aller.
    Puis les années passant, il y resta définitivement, logeant dans l’écurie avec ses seuls compagnons, les chevaux. Il était monté en grade et était devenu palefrenier. Il avait gardé en mémoire son savoir, son adresse et son amour des chevaux comme le cavalier qu'il avait été.
     Il servait d’instructeur aux enfants de la baronne, eux n'avaient plus peur de sa face balafrée depuis bien longtemps. Il aimait bien ses élèves, leurs progrès étaient constants et ils étaient doués.
 Parfois il regardait son trousseau de clefs et se demandait quelles portes elles pouvaient bien ouvrir.       Il n’avait jamais remonté sa montre en or, il n’était pas pressé et personne ne l’avait réclamé. Il n’avait que des souvenirs de guerre, de morts, de son passé , il ne lui restait rien, si ce n’est qu’un visage de femme dans la brume.
 Il n’allait jamais du côté du manoir, il restait cantonné dans ses quartiers et l’écurie,  ses chevaux lui obéissaient à la voix et aux cliquetis de sa langue. La vie s’écoulait ainsi, les saisons passèrent, ainsi que les années. Les enfants grandissaient, c’étaient de bons et braves garçons.
      En l’honneur de l’entrée dans le monde de ses fils, la Baronne allait donner une  réception, dans le grand salon pour les nobles de la région. Les villageois, les garçons de ferme, seraient aussi de la fête dans le parc du château. La Baronne voulait faire participer au festin toutes personnes vivant sur ses terres, sans oublier la part des pauvres.
      Pour cette occasion, le palefrenier sortit de sa gibecière son pantalon de velours et sa veste de drap. Il avait tout gardé depuis son retour de la guerre, c’était son passé. Pour la première fois, il remonta sa montre en or, l’attacha à son gilet et mit son trousseau de clefs à sa taille. Il se rendit dans les jardins du manoir où étaient dressés les tables et les bancs du banquet qui n'attendaient que les paysans, les commis de ferme et garçons d’écurie .
      Dans le grand salon, toutes les bougies étaient allumées au grand lustre de cristal, de l’extérieur l’on pouvait en apercevoir les dorures et les fastes. Jamais il n’avait accédé aux parties privées des maîtres. Les chevaux galopaient dans les champs et il se trouva heureux d'être ici dans cette propriété.
      Il croisa la Baronne et ses enfants, les salua, une mélodie s échappa de sa montre en or attachée à son gilet, annonçant qu’il était midi et douze petits coups se firent entendre.
     Figée sur place, la Baronne pâlit, fixa la montre sur le gilet du palefrenier et vit le trousseau de clefs à la taille de l’ancien soldat. Ses jambes ne la soutenaient plus, son visage devint livide et elle s’évanouit dans ses bras.
     Avec délicatesse et poigne, il souleva son corps comme un fétu de paille, l’emporta en la serrant fort contre sa poitrine comme un être précieux qui faisait chaviré cœur mort depuis longtemps. Il la déposa délicatement sur une duchesse brisée dans l'entrée du grand salon d'honneur et demanda des sels.
     Il ne comprenait pas la raison de son trouble, ni l’émotion ressentie en la serrant contre lui et qui avait enflammé tous ses sens .
Revenant à elle, la Baronne plongea son regard dans les yeux bleus du soldat, en touchant de ses mains tremblantes les cicatrices de sa face recousue . Elle avait reconnu la mélodie et la montre, dans laquelle elle avait glissé la photo du Baron à son départ pour la guerre.
       Les clefs du trousseau attaché à sa taille ouvraient, la grosse grille d’entrée du portail de la propriété et toutes les autres portes du manoir.
Le palefrenier bouleversé, sans comprendre son trouble les salua, prit congé et retourna dans ses écuries pour cacher son émoi.

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