samedi 6 janvier 2018








LE FACTEUR
        Jean était le facteur du village, il avait été embauché à son retour de la guerre en 1945. Il faut dire que la marche ne lui faisait pas peur. Il faisait sa tournée à pied en commençant par le village qui comptait 150 âmes. Coiffé de son képi, vêtu de son uniforme de la poste, en drap marine, équipé de sa sacoche en bandoulière et de ses gros godillots ferrés il passait dans toutes les maisons du bourg. Puis il enfourchait son vélo et c’était parti pour dix kilomètres, il distribuait le courrier dans les fermes isolées où il était attendu comme le messie. Il faut dire que tout passait par lui, les nouvelles de la famille, les factures, les mandats et les lettres d'amour.
Une fois sa tournée finie Jean allait voir sa fiancée Pauline. Le dimanche jour de repos de Jean, tous deux allaient faire de longues escapades à la campagne. Pauline se souvient de cet après-midi où avec Jean se promenant dans le maquis, l’orage les avaient surpris et trempés jusqu’au os. Dans une grange abandonnée en pierres sèches ils s’étaient mis à l’abri. Dans ce foin et cette paille accueillante, ils s’étaient aimés, endormis sur cette couche dorée en attendant que la pluie cesse. Comme des gamins, ils avaient escaladé en riant le sommet de la meule et s’étaient retrouvés, coincés au milieu de son cœur.
Surpris que leurs pieds atterrissent sur une surface dure, ils dégagèrent une à une les bottes de paille et de foin qui la recouvrait, jusqu'à ce qu’ils mettent à jour, une ancienne voiture noire, une Citroën Rosalie de 1935, en parfait état, sûrement cachée là depuis longtemps. Pauline ouvrit la porte de la voiture et du rire elle passa aux larmes, aucun son ne pouvait sortir de sa bouche, elle se laissa tomber sur le sol de terre battue, effondrée.
Sur la banquette arrière, couchée, pelotonnée sur elle-même, le corps d’une femme se tenait là, complètement momifié, un livre dans les mains, une petite valise en carton à côté d’elle. Sous le choc, ils ne savaient que faire, Pauline prit le livre et commença à lire à voix basse. C’était un journal intime avec une date, juin 1935 .
La morte s’appelait Aline, elle était femme de ménage chez monsieur le maire et demain, elle fuguerait avec son amoureux, Pierre, le fils du maire. Pierre l’avait cachée dans la voiture avec des vivres, puis il avait édifié une grande et haute meule faite de foin et de paille, la cachant des regards.
À la nuit tombée, il la délivrerait et ils fuiraient ensemble, pour une nouvelle vie, loin de ce mariage arrangé, prévu par son père. C’est certain, qu’une domestique, ne pouvait en aucun cas, devenir la belle fille de monsieur le maire. Le père avait d’autres projets en tête pour son fils et la futur promise, avait comme dot, de si riches terres, à la limites de son domaine.
Aline avait écrit et attendu que Pierre vienne la libérer de sa prison de paille, espéré plusieurs jours avant de comprendre qu’il ne viendrait pas la chercher elle et son futur enfant. Alors, par désespoir, la mort dans l’âme d’avoir était trahie et abandonnée par l’homme qu’elle aimait, ne pouvant se dégager seule des bottes de paille, elle s’était allongée, résignée à son sort sur la baquette arrière et avait attendu la mort.
Jean, avait tant eu peur de mourir dans le camp de prisonniers et de ne plus revoir sa Pauline, avait les larmes aux yeux, même soldat dans ses pires moments de désespoir, il n’avait jamais sangloté comme ça. Jean, remit le journal dans les mains de la défunte et referma la porte de la voiture. Il voulait savoir pourquoi son amoureux, l’avait laissé mourir sous sa meule de foin.
En faisant sa tournée, il alla voir «la Jeanne» la doyenne de village, elle avait été la cuisinière du maire, elle lui raconta la terrible histoire de Pierre. Il avait refusé le mariage arrangé pour lui, alors son père l’avait enfermé à clef dans un cellier, au sous-sol pendant plus d’un mois, avec de l’eau et des vivres, personne n’avait le droit de lui parler, ni de lui rendre visite. Il s’était pendu, dans la cave de la maison familiale, au bout d’un mois. La citroën Rosalie et Aline la servante avaient disparu à la même époque et personne ne les avait jamais revues ni l'une ni l'autre.
Il avait laissé une lettre à son père, qui depuis la mort de son fils, avait perdu la raison et était devenu l’ombre de lui-même, ne parlant plus à personne. C’est tout ce qu’elle savait. Jean, écrivit sa première lettre anonyme et la dernière de sa vie à la gendarmerie, en leur indiquant, l’endroit où était le corps d’Aline. Les gendarmes se rendirent à la grange abandonnée, trouvèrent la voiture et le corps d’Aline, son journal, puis ils prirent la direction de la maison de l’ancien maire. Le père les reçut comme un mort vivant, sortit d’un tiroir, la lettre d’adieu de son fils Pierre. Un gendarme lut la lettre à haute voix
« Part ta faute père, Aline est morte, je ne peux pas vivre sans elle, je vais me pendre et je veux être enterré avec elle et l’enfant qu’elle attendait. J’ai supplié, pleuré, imploré dieu, pour que l’on ouvre la porte de ma prison, que je puisse aller la délivrer, la sauver de la mort, mais personne n’est venu ni ne m’a entendu. De savoir qu'elle pense que je l’ai abandonnée, me brise le cœur, adieu, je vais la rejoindre »
À la lecture de la lettre, le père, dans sa folie, s’enfuit dans la cave où Pierre était mort, ferma la porte à clef derrière lui et se pendit, à la même corde que son fils .
Jean était soulagé et heureux, en ce jour de son mariage avec Pauline, ils allèrent se recueillir sur la tombe des deux amoureux, la vie n’avait pas voulu d’eux et de leur enfant, mais la mort les avait réunis pour l’éternité. Leur amour avait était le plus fort et maintenant ils étaient une famille jusqu'à la fin des temps.

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lundi 4 décembre 2017

                  


                      LE RETOUR DU SOLDAT
      

        Il marchait depuis des jours sans savoir où il allait, suivant la colonne de soldats devant lui, un bandage lui cachant la moitié de la figure. Ses compagnons d’infortune étaient aussi mal en point que lui, il portait à l’épaule dans sa besace, tous ses biens les plus précieux. Une veste de drap, un pantalon de velours, un gros trousseau de clefs et une montre gousset en or. Ses godillots aux pieds depuis quatre ans de guerre, ne l’avaient jamais trahi. Pendant des semaines ses pieds avaient été en sang, puis au cours des marches et des années, ils avaient fait leur place.
     D’étau, ses brodequins étaient devenus confortables et ses meilleurs amis.
Bras en écharpes, béquilles sous le bras, pansements sur la tête, tous souffraient dans leurs chairs et dans leurs âmes. Ils étaient des survivants de la guerre, voulant rentrer chez eux.
      Certains savaient où aller, d’autres l’avaient oublié, lui il ne savait plus qui il était et personne ne l’aurait reconnu, ni réclamé.
 Son visage était méconnaissable, protégé par des bandes de gaze, ses chairs calcinées et recousues finissaient de cicatriser. Ils firent une halte au manoir d’un village, épuisés par de longues heures de marche. Il s’assit à bout de forces sur les marches d'un perron.
    Ses compagnons de misère, se remirent en route après s’être restaurés grâce aux bons soins du personnel de maison, sous les ordres de leur maîtresse. Tout le monde connaissait le dévouement et la générosité de la Baronne envers les malades et les nécessiteux. Seule depuis la mort du Baron à la guerre, elle avait pris les rênes du manoir et se consacrait à l’éducation de ses deux garçons.
     Par charité chrétienne, elle demanda aux plus faibles de rester, ils seraient nourris et logés en échange des travaux des champs et du travail d’écurie. Il décida de se reposer pour reprendre des forces et de toute façon, il ne savait pas où aller.
    Puis les années passant, il y resta définitivement, logeant dans l’écurie avec ses seuls compagnons, les chevaux. Il était monté en grade et était devenu palefrenier. Il avait gardé en mémoire son savoir, son adresse et son amour des chevaux comme le cavalier qu'il avait été.
     Il servait d’instructeur aux enfants de la baronne, eux n'avaient plus peur de sa face balafrée depuis bien longtemps. Il aimait bien ses élèves, leurs progrès étaient constants et ils étaient doués.
 Parfois il regardait son trousseau de clefs et se demandait quelles portes elles pouvaient bien ouvrir.       Il n’avait jamais remonté sa montre en or, il n’était pas pressé et personne ne l’avait réclamé. Il n’avait que des souvenirs de guerre, de morts, de son passé , il ne lui restait rien, si ce n’est qu’un visage de femme dans la brume.
 Il n’allait jamais du côté du manoir, il restait cantonné dans ses quartiers et l’écurie,  ses chevaux lui obéissaient à la voix et aux cliquetis de sa langue. La vie s’écoulait ainsi, les saisons passèrent, ainsi que les années. Les enfants grandissaient, c’étaient de bons et braves garçons.
      En l’honneur de l’entrée dans le monde de ses fils, la Baronne allait donner une  réception, dans le grand salon pour les nobles de la région. Les villageois, les garçons de ferme, seraient aussi de la fête dans le parc du château. La Baronne voulait faire participer au festin toutes personnes vivant sur ses terres, sans oublier la part des pauvres.
      Pour cette occasion, le palefrenier sortit de sa gibecière son pantalon de velours et sa veste de drap. Il avait tout gardé depuis son retour de la guerre, c’était son passé. Pour la première fois, il remonta sa montre en or, l’attacha à son gilet et mit son trousseau de clefs à sa taille. Il se rendit dans les jardins du manoir où étaient dressés les tables et les bancs du banquet qui n'attendaient que les paysans, les commis de ferme et garçons d’écurie .
      Dans le grand salon, toutes les bougies étaient allumées au grand lustre de cristal, de l’extérieur l’on pouvait en apercevoir les dorures et les fastes. Jamais il n’avait accédé aux parties privées des maîtres. Les chevaux galopaient dans les champs et il se trouva heureux d'être ici dans cette propriété.
      Il croisa la Baronne et ses enfants, les salua, une mélodie s échappa de sa montre en or attachée à son gilet, annonçant qu’il était midi et douze petits coups se firent entendre.
     Figée sur place, la Baronne pâlit, fixa la montre sur le gilet du palefrenier et vit le trousseau de clefs à la taille de l’ancien soldat. Ses jambes ne la soutenaient plus, son visage devint livide et elle s’évanouit dans ses bras.
     Avec délicatesse et poigne, il souleva son corps comme un fétu de paille, l’emporta en la serrant fort contre sa poitrine comme un être précieux qui faisait chaviré cœur mort depuis longtemps. Il la déposa délicatement sur une duchesse brisée dans l'entrée du grand salon d'honneur et demanda des sels.
     Il ne comprenait pas la raison de son trouble, ni l’émotion ressentie en la serrant contre lui et qui avait enflammé tous ses sens .
Revenant à elle, la Baronne plongea son regard dans les yeux bleus du soldat, en touchant de ses mains tremblantes les cicatrices de sa face recousue . Elle avait reconnu la mélodie et la montre, dans laquelle elle avait glissé la photo du Baron à son départ pour la guerre.
       Les clefs du trousseau attaché à sa taille ouvraient, la grosse grille d’entrée du portail de la propriété et toutes les autres portes du manoir.
Le palefrenier bouleversé, sans comprendre son trouble les salua, prit congé et retourna dans ses écuries pour cacher son émoi.

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lundi 23 octobre 2017



      
LA BOİTE À GOÛTER

Tous les jours, elle attendait la sortie des enfants devant l'école maternelle avec les autres mamans ne parlant à personne. Elle était discrète, effacée et toujours vêtue de vêtements aux couleurs grise mine. Cela faisait des semaines que ce manège durait, elle faisait partie du décor et personne ne faisait plus attention à elle. Elle était comme toutes les mamans, elle attendait son enfant. Mais ce matin là, en se levant, Maud eu un pressentiment et sut que c'était un bon jour pour changer de vie. Devant la grille de la petite école, elle attendait guettant la sortie des bambins, avec une boite à goûter à la main. Une bande d'enfants bruyant sortit en courant, les premiers se jetèrent dans les jupes de leurs mères, pendant que les maîtresses et les mamans discutaient entre elles.
      Un petit garçon étourdi, jouant sans regarder devant lui, se cogna la tête contre la boite à goûter de Maud, qui la lui mit immédiatement dans la main. Précipitamment, elle quitta l’école avec l'enfant serré dans ses bras tenant la boite à gâteaux comprimée contre sa poitrine. Une fois dans le bus, d'un geste tendre elle enleva le bonnet de l'enfant gigotant d' impatience, à la vue de son quatre-heures. Il avait besoin d'un bon bain, d'une coupe de cheveux et de changer ces habits usés et trop courts.
     Après la toilette, le garçonnet cheveux bien coupés et portant des vêtements neuf était méconnaissable, il était beau comme un cœur et souriait devant le miroir de la salle de bain. Maud, le calendrier des postes dans la main, assit l'enfant devant un beau gâteau avec six bougies et lui dit
« regarde aujourd'hui c'est ta fête et ton anniversaire mon petit Alban ». L'enfant surprit et heureux souffla ses bougies et ouvrit son cadeau émerveillé.
      Avec son nouveau travail, Maud avait changé de vie, de domicile et d'école son petit garçon. Son salaire lui permettait de bien s'occuper de son fils et de subvenir à ses besoins, ce qu'elle faisait sans problème. Pendant cinq ans tout fut parfait entre la mère et le fils, une complicité et un amour partagé comblaient leur vie.
      Le jour de ses onze ans, pendant l'absence de sa mère, Alban voulut lui faire une surprise en préparant une belle table de fête pour célébrer son anniversaire et la mutation de sa mère. Leur départ était prévu dans une semaine et leur nouvel appartement meublé déjà loué.
    Alban, monta sur chaise, prit la nappe blanche et les serviettes assorties sur le plus haut rayonnage du placard et maladroitement, fit tomber une boite à chaussure qui s’ouvrit en touchant le sol. Échappés de la boite, en vrac, des coupures de journaux, un bonnet, un pantalon usé et une boite à goûter. Comme dans un rêve Alban revit des images de son passé et son arrivée dans sa nouvelle maison.
      Assis à terre, la boite sur les genoux, les articles découpés dans les mains, il vit le portait d'un enfant disparu, enlevé à la sortie de l'école et la photo d'une femme frêle et malade. Il sortit de la maison en courant, prit le premier bus et se dirigea vers l'adresse indiqué. Tous ses souvenirs d'avant lui revinrent en mémoire et c'est sans peine qu'il retrouva la maison de son enfance.
       Devant la porte d'entrée de la petite maison vétuste, il lui fallu se faire violence pour trouver la force de mettre son doigt hésitant sur la sonnette. Personne ne répondit alors, d'une main tremblante, il tourna la poignée et entra dans la pièce. Sur le divan une femme affalée dormait, posé sur la table basse du salon, tout le matériel nécessaire à l’injection de son poison quotidien. Il fit le tour de l'appartement crasseux, une forte odeur d'alcool et de tabac lui monta aux marines lui soulevant le cœur et réveillant en lui des souvenirs oubliés.
      Des pleurs venus de la cave finirent de raviver des souvenirs douloureux. Sa courte vie dans cette maison, lui revint subitement en mémoire, les mauvais traitements, la mauvaise nourriture, le placard de la cave et les pleurs d'un bébé dans un couffin posé à même le sol. Il en connaissait le chemin par cœur et c'est sans se tromper qu'il dirigea vers la cave, celle des pleurs, de ses pleurs. C'était sa prison, où tous les mercredis il y passait sa journée, enfermé par une mère droguée.
      Il savait que derrière cette porte, un enfant en larmes attendait l'ouverture de la porte qui le délivrerait des monstres du placard. Le grand-frère protecteur, saisit la main de la petite fille et sans un mot, ils sortirent de la maison de l'horreur et montèrent dans le bus.
       Il revit le visage bienveillant de sa voisine de palier qui un jour, lui avait tendue la main et l'avait pris dans ses bras à la sortie de l'école quand il s’appelait encore, Éric.  Assise dans la cuisine, la boite de goûter dans les mains, Maud ne savait que faire et ne pouvait rien faire, « Alban savait ».
      Elle devait attendre son éventuel retour où disparaître. Elle se donnait encore une heure pour fuir, le bus s’arrêta devant la maison, le garçon en descendit en tenant par la main une petite fille mignonne et intimidée, dont les vêtements empestaient le tabac et l'alcool à plein nez.
      Alban mit la fillette dans les bras de sa mère et lui dit d'une voix pleine espoir et d'amour 
« c'est ma petite sœur, ta fille maman, garde la, garde nous ». 
       Et c'est à trois, qu'ils fuirent précipitamment pour une autre ville, vers une nouvelle vie, pour un avenir incertain, fait d’amour maternel et fraternel, abandonnant derrière eux, la cave et son placard.


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dimanche 15 octobre 2017






LA MAQUİLLEUSE






Juste avant la nuit, elle sortit par la porte de service de l'hôtel, en traînant comme à son habitude sa valise noire aux roues grinçantes. Après cinq minutes de marche, elle se dirigea vers un petit pavillon, où un vieil homme guettait sa venue devant sa porte entrouverte. Sans un mot, il la conduisit dans la chambre de sa femme et la laissa seule avec la vieille dame.
        De sa valise, Pauline sortit une trousse de maquillage emplie de produits de beauté et une boite contenant de belles reproductions de bijoux anciens. Elle se mit consciencieusement au travail, son baladeur diffusait une musique d'ambiance, couvrant les bruits de fond de la chambre et lui permettant de se concentrer sur sa tâche.
        Elle enduisit le visage de la vieille dame d'un masque hydratant, suivi d'un gommage en profondeur et continua par un massage pour bien détendre la peau. Comme un artiste peintre, avec ses pinceaux et couleurs, elle allongea les cils, retraça les traits des sourcils, le contour des lèvres et appliqua le rouge à lèvres. Le visage de la femme avait retrouvé de la fraîcheur et elle était belle malgré la vieillesse.
      Elle lui posa de faux ongles, d'un vernis rouge écarlate, pendant que ses yeux évaluaient son alliance sertie de brillants. Elle clippa sur les oreilles, deux perles en dégageant ses cheveux blancs pour les rendre visibles. Après l'avoir habillée de sa robe de cérémonie et parfumée, elle rejoignit le mari qui la récompensa généreusement et prit congé.
       Pauline n'avait pas le physique de son métier, elle était esthéticienne et n'avait pas la séduction de ses consœurs. Elle était petite et grassouillette, les cheveux gras et cassants, la poitrine tombante et la taille épaissie par une ceinture de graisse. Elle n'était pas de force à lutter contre ses concurrentes au visage et à la poitrine refaits. Elle y avait renoncé. Avec les soins nocturnes à domicile, son salaire avait doublé et le pourboire était royal. Le travail de nuit manquait de volontaires et ses employeurs n'étaient pas choqués de son aspect ingrat.
      Elle avait deux rendez-vous avant le lever du jour, mais ses clients n'étaient pas pressés, ils devraient être prêts au matin, pour la visite de la famille. Arrivé sur le lieu, une jeune femme brune en pleurs l'attendait sur le palier, pour la toilette et le maquillage de sa mère. Elle la suivit dans la chambre, où elle s’enferma pour ne pas être dérangée. Comme à l'accoutumée elle ouvrit sa mallette, sortit le maquillage, les bijoux et mit la musique afin de ne pas entendre les bruits gastriques et le gaz s'échappant du corps.
      Après les soins du visage et la toilette, elle revêtit la défunte d'une élégante robe noire, rehaussée d'un rang de perles. Elle déposa dans ses mains raidies un chapelet où brillait un magnifique solitaire. Elle rejoignit la jeune femme brune toujours en larmes et empocha son dû. Elle devrait se hâter pour son ultime rendez-vous de la soirée, la fatigue commençait à se faire sentir et elle avait hâte de se glisser sous ses draps.
      Une vieille dame la conduisit vers un monsieur étendu sur son lit, mort d'une crise cardiaque le matin même. Pauline prépara le blaireau et fit mousser le savon à barbe, elle allait commencer le rasage, quand elle remarqua un jonc en or surmonté d'un diamant à son auriculaire. Elle tira avec force pour subtiliser l'anneau, à ce contact, elle sentit les mains du vieil homme se réchauffer et trembler légèrement.
     Sans peur ni crainte, elle approcha son oreille de la bouche du vieux monsieur pour vérifier sa respiration. Un léger souffle à l'odeur de pommes pourries sortit de ses lèvres entrouvertes. L'homme tenta d'ouvrir les yeux en essayant de parler, mais aucun son ne sortit de sa gorge. Sans état d'âme, elle appuya fermement l'oreiller sur sa bouche jusqu'à ce qu'il rende son dernier soupir et que ses mains retombent le long de son corps.
        Sans dégoût, elle suça le doigt raide du mort, l’entoura de salive, l'anneau glissa sans difficulté et fut aussitôt remplacé. Avec ses mains agiles, la montre de l'homme, par un tour de passe-passe disparut d'un coup, pour revenir comme par enchantement. Pauline le vêtit de son costume du dimanche, il était enfin prêt et présentable aux yeux de sa famille.
       Par acquit de conscience, elle fouilla les poches de son veston, où un portefeuille oublié somnolait, elle s’empressa de le délester de son contenu. De la poche du pantalon, elle sortit une petite clef. Des yeux elle scruta le mur à la recherche d'une cachette. Derrière la croûte d' un portait de famille, un petit coffre dissimulé apparut. Elle fit main basse sur l'argent et les bijoux et sortit de la chambre calmement.
        Ce contretemps ne devait en aucun cas chambouler son emploi du temps, faire gagner quelques jours de vie à son client n'était pas dans ses projets. Elle s'éloigna des lieux comme à son habitude, discrètement, après avoir reçu son salaire. Une fois à l'air libre, elle respira plusieurs fois à pleins poumons, pour éliminer de ses narines l'odeur de la mort.
      Arrivé à l'hôtel, assise dans son lit, dans une grande boite métallique, "elle déposa la collecte de la soirée parmi les joyaux déjà dérobés". Depuis toujours elle dépouillait les morts, chaque soir elle évaluait son butin amassé dans la nuit. La boite de bijoux précieux se remplissait de perles, de colliers, de bagues, pendant que celle des reproductions se vidait. L'échange était facile, il suffisait d'avoir de belles copies et l'estomac bien accroché.
       Son départ était programmé au lendemain matin, depuis trop longtemps elle écumait la ville, et avait besoin de changer d'air. Elle avait jeté son dévolu sur Nice, où la concentration de vieux était importante. C'était un vivier bien pourvu, avec des comptes en banque bien garnis. Quitter l'hiver du centre de la France, pour la douceur de la côte d'Azur n'était pas pour lui déplaire. Se constituer une nouvelle clientèle, repartir de zéro ne lui faisait pas peur.
     « La mort ne connaissait pas la crise »

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samedi 30 septembre 2017



MADELEİNE



      Assise devant son bureau américain, Madeleine écrivait sa 1460° lettre à son correspondant incarcéré depuis vingt ans, qu’elle n’avait jamais vu. En plus de toutes ses autres activités caritatives, depuis quatre ans, elle écrivait une lettre par jour à ce prisonnier, cela comblait sa vie de femme solitaire et de retraitée. Madeleine avait soixante ans, c’était une femme serviable, croyante, toujours prête à aider son prochain dans la souffrance physique ou morale. Le cœur sur la main et dévouée à toute personne sollicitant son aide et son soutien. Par la lecture journalière de ses lettres, elle donnait de la chaleur humaine à ce captif, lui permettant de tenir et de survivre dans l’enfer de la prison.
Depuis un mois les lettres de son correspondant étaient plus intimes, plus passionnées, il lui parlait même d’amour, de la joie et du bonheur qu’il aurait de la voir à sa sortie de prison. La distance étant trop grande, Madeleine s'installa dans un meublé près du lieu de son incarcération voulant être présente le jour de sa libération. Elle lui en fit part en ajoutant, qu’elle avait des sentiments pour lui, mais cela était encore confus pour elle dans sa tête et son cœur.
       Il était dans ses pensées à chaque instant du jour et de la nuit et chaque fois qu’elle évoquait son nom, son cœur atrophié s’affolait. Elle ressentait une douleur aiguë dans la poitrine et le souffle lui manquait. Ses amies se moquaient d’elle et lui disaient qu’elle était amoureuse comme une collégienne. Cela la faisait rire, elle ne voulait pas se projeter dans l’avenir, vivre son présent était son but dans la vie. Elle laissa son passé derrière elle, son ancien appartement, quitta ses amies, sa ville de toujours et emménagea dans un joli petit meublé coquet, qu’elle décora avec goût à dix minutes de la maison d’arrêt.
       Dans ses confidences, il lui avouait sa condamnation à vingt ans de prison suite à un braquage raté avec mort d’homme. Maintenant c’était de l’histoire ancienne ils regarderaient ensemble dans la même direction, l'avenir et la liberté. Madeleine ne voulait plus vivre dans le passé, le sien lui faisait horreur, l’avait empêché de refaire sa vie, d’être tout simplement vivante et heureuse.
      À sa sortie de prison, elle serait là, c'était une promesse. La remise en liberté approchant, l'angoisse la submergeait, elle avait changé son apparence, teint ses cheveux blancs en châtain, perdue quinze kg pour lui plaire. Elle, qui ne l'avait jamais fait auparavant maintenant ne sortait jamais sans maquillage, elle était méconnaissable. De vieille femme effacée, elle était devenue une dame d’âge mûr rayonnante de sa beauté retrouvée. Madeleine avait rajeunie de dix ans et à nouveau les hommes se retournaient sur son passage. Elle lui avait envoyé sa photo avec son nouveau physique et lui avait plu avec sa silhouette élancé et son beau sourire aux dents éclatantes. La date venue, elle était là devant les hautes portes closes de la centrale, attendant impatiente et nerveuse sa libération.
     À l’ouverture du porche, un homme grand et vieilli avant l'âge sortit, elle lui prit la main en souriant et sans une parole ils s’engouffrèrent dans un taxi. Il la suivit comme un enfant jusqu'à l'appartement douillé qu'elle avait préparé pour lui, où un repas fin les attendaient, avec le champagne au frais.
      L'homme voulut l'embrasser, Madeleine dit qu'ils avaient tous le temps, elle croisa son bras avec le sien, portant à leurs lèvres les coupes de champagne. Il but le champagne d'un seul trait et sentit la chaleur courir dans ses veines puis sourit bêtement, ses jambes flageolaient déjà et il chercha une chaise pour s'asseoir. Sa vue se troubla, sur sa figure une expression de surprise se figea, il ne comprenait pas son malaise et regarda Madeleine interrogateur. De sa bouche grimaçante, sa langue pâteuse et noire laissait dégouliner un filet de salive mousseuse à la commissure de ses lèvres. Sur sa chaise, ses jambes et ses bras pendants lui donnaient l'air d'un pantin désarticulé, dont on aurait coupé les ficelles. Assise en face de lui sourire aux lèvres, calme et détendue, Madeleine le regarda d'une façon étrange. Elle commença à parler calmement d'une voix claire et douce en sirotant son champagne.
       Il y a vingt ans, sortant de la bijouterie pistolet au poing après son holdup manqué, dans sa fuite il avait tiré, une balle perdue avait tué un passant, la victime était son mari. Madeleine hospitalisée avait perdu l'enfant qu'elle attendait, depuis les battements de son cœur atrophié se réduisaient comme une peau de chagrin. Seul le souvenir de sa famille et sa soif de vengeance l'avait tenue en vie. Madeleine, calmement, consciencieusement prit des photos de tous les instants de sa lente agonie, des trophées de chasse pour orner les murs de sa nouvelle maison à la campagne. Une joie immense la submergea de le voir rendre l'âme et son cœur malade et fatigué lui fit mal de bonheur.
      Elle se rendit dans la salle de bain et en ressortie métamorphosée une heure plus tard. Personne ne fit attention à cette silhouette furtive qui sortit de l'immeuble et qui se dirigea vers la gare en boitillant, vêtue d'un vieux costume démodé et bien trop large pour elle
     À l’arrêt du train, un vieil homme voûté, les cheveux blancs coupés cours, une canne dans la main descendit péniblement sur le quai de la gare. Il marchait courbé comme s' il portait sur son dos toute la souffrance du monde.
      Il entra dans la maison, referma la porte derrière lui et se regarda dans le grand miroir du salon. Une à une il sortit des photos de sa poche et les coinça entre l'interstice de la glace et du cadre. D'un coup, il sentit une grande lassitude et les battement de cœur se ralentir.
      Il sourit au reflet de l'inconnu du miroir, il pensa à la stupéfaction de la personne qui le trouverait mort, en voyant qu'il n'était pas un homme, mais une femme.
Sous ce simulacre « Monsieur Madeleine » allait pouvoir finir ses jours dans le calme et la sérénité, en échappant à sa condamnation à la prison à vie pour assassinat.
     Avec interruption des ses médicaments, il savait ses jours comptés, mais plus vite son cœur défaillant arrêterait de battre et plus vite il serait débarrassé de sa souffrance et irait rejoindre sa famille.
          Ce meurtre était le seul but de sa vie depuis vingt ans, maintenant il attendait sa fin pour mettre un point final à l'histoire tragique de sa vie et redevenir
« feu Madame Madeleine ».

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La Fiat 500.



         


          La première fois que je l’ai vue en Italie,
J’ai eu un vrai coup de cœur pour cette petite voiture décapotable.
Et là, je me suis dit, c'est celle là que je veux et pas une autre.
Mon seul but était d'en posséder une.
Alors, je faisais le service de midi tous les dimanches au restaurant de maman,
Et parfois, quand je n’avais pas école la semaine.
Maman, pour me récompenser de l'aider et de m'occuper de grand-père,
M’avait promis de m'en acheter une d’occasion.
Garée devant le café, elle était là, qui m'attendait, devant mes yeux, ma Fiat 500 à moi.
                Elle avait triste mine, sa peinture blanche était toute écaillée, et son moteur avait des ratés.
 Mes amis garçons, qui travaillaient dans le garage Fiat à côté du café,
 Mirent tout en œuvre pour la remettre en état de marche.
De blanche, elle est devenue jaune, et son moteur ronronnait comme un félin.
Dans cette petite voiture, je me sentais quelqu'un et je ne passais pas inaperçue.
Elle faisait partie de moi et de mon amour de l'Italie.
             Quand je prenais de l’essence, les pompistes cherchaient toujours le réservoir à l'arrière,
                 Ce qui me faisait rire chaque fois, car il était dans le coffre devant et personne ne le savait.
Je roulais presque toute l'année la capote ouverte.
J'avais réalisé mon rêve, avoir une Fiat Cinque Cento,
Et j'en ai eu une autre, verte, par la suite.
Même avec les années passant, rien n’a changé pour moi.
Avec la réédition de la Fiat 500 cette année,
J'ai toujours le manque de cette voiture
Et j’ai une envie folle de l'avoir dans sa nouvelle version décapotable.

Je le veux, je la veux.

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LE MOLOSSE


     

      Toutes les nuits, Isaure arpentait le bas-côté de la route, plantée sur de hauts talons que soutenaient des jambes maigres et flageolantes.    Vêtue d'un mini-short porté sur des bas filés aux genoux et surmonté d'un blouson de cuir rouge, elle attendait le client.
      Elle frissonnait en faisant les cent pas en frottant ses bras douloureux l'un contre l'autre pour se réchauffer. Elle sursautait à chaque parole venue de la lisière du bois, émanant de la voix dure et menaçante de son souteneur. Malgré les marques sur son visage, on pouvait deviner qu'elle était une toute jeune fille apeurée et paumée.    
     Après chaque passe, elle reprenait sa place d'un pas mal assuré et déséquilibré. Le froid, la pluie, la drogue et les coups avaient fait d'elle, une loque humaine docile et soumise. Ses forces, son courage et son envie de sortir du bois l'avaient abandonnée.
      Ses appels au secours restaient bloqués au fond de sa gorge, et tout espoir s'était évanoui en elle. Elle s'était résignée à son sort et souhaitait la mort pour la délivrer de l'enfer du bois et de ses injections quotidiennes. Elle guettait un camion, une voiture roulant à vive allure pour se jeter sous les roues, mais il n'y avait que des véhicules lents roulant au pas et des chauffeurs choisissant des filles.
     Tous les soirs un énorme chien au large collier, traînant sa laisse sur le sol venait renifler les odeurs subtiles de l'arbre où elle s'abritait, et y lever la patte. Il était énorme et menaçant, et elle était sur son territoire, appuyée à son urinoir.
     À force de se protéger sous les branches du chêne, l'odeur tenace de l'urine du chien imprégnait à plein nez ses vêtements. De la poche de son blouson, elle sortait un sucre, aussitôt englouti et remercié par un coup de patte et une grande léchouille dégoulinant de bave. Elle le regardait partir en trottinant, et disparaître dans la nuit. Il avait faussé compagnie à son maître, sa seule attache était cette corde dont il n'arrivait pas à se défaire.
      Elle vivait un début de nuit angoissant et le gel raréfiait les clients ; même son souteneur s'était replié dans le bois, bien au chaud dans le fourgon, et jouait au poker avec ses acolytes. Ses jambes étaient bleuies de froid. Bras croisés contre sa poitrine pour se protéger du vent, elle attendait la relève.
      Vers minuit, Isaure vit arriver le clébard comme à son habitude traînant son entrave, trottinant la queue en l'air, content de la voir et de lever la patte. Dans un geste de compassion, elle prit l'attache dans sa main pour la détortiller. Le chien content de jouer, tourna autour d'elle plusieurs fois, nouant la longe autour de son poignet. Soudain, il fit de grands bonds en avant, entraînant la pauvre fille attachée au bout de la laisse.
    Sous le coup de la surprise, elle ne poussa pas un seul cri, et n’essaya même pas de dénouer la corde de son bras. Elle rythma sa foulée sur les embardées du chien, elle sentit la chaleur revenir dans ses membres et n'avait plus froid. Elle s'attendait à être poursuivie, mais rien, personne, sauf un chat terrifié qui s'enfuit en les voyant passer.
     En arrivant en ville, le chien fit une pause pipi et leva la patte contre une poubelle sur laquelle, un carton de chaussures, chapeaux et vieux vêtements était déposé. Rapidement du fond du carton, elle ressortit une paire de bottes, un manteau et un bibi qu'elle s’empressa de se mettre sur le dos.
    Sans aucun regret et avec dégoût, Isaure y déposa ses hauts talons, son blouson de cuir rouge, heureuse de ne plus avoir à les porter. Emmitouflée dans ce manteau trop grand pour elle, bottée et chapeautée, elle parcourait les rues et les trottoirs, suivant aveuglément le dogue avec confiance. Il avait un circuit bien à lui, avec des arrêts programmés, pause pipi, pause caca, et halte devant certaines poubelles aux odeurs alléchantes de pizza et spaghetti.
     Le chien évitait consciencieusement certaines rues et trottoirs où il se savait indésirable. Ils marchaient depuis des heures. Soudain au fond d'une impasse sombre, le chien l'entraîna dans un vieux réduit.
    Elle comprit que c’était la tanière du fauve, son gardien et son nouveau protecteur. Ils s'endormirent blottis l'un contre l'autre. L'odeur de l'haleine et des pets du chien mêlée à son parfum bon marché ne la gênait pas, et pour la première fois depuis des mois, elle pouvait s'assoupir en toute sécurité.
      Personne jamais ne lui avait tendu la main, il fallut attendre que ce soit un chien qui lui tende la patte. Une nouvelle vie commençait pour elle, il l'avait choisie et la protégerait. Demain, devant les passants et les grands magasins, ils solliciteraient ensemble la petite pièce, pour améliorer leur quotidien et aller vers leur destin.

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