jeudi 3 août 2017



LE PHARMACIEN
     

    Tous les matins Alice huit ans se rendait à l'école, le cartable dans le dos et le cou enroulé d’une grosse écharpe de laine, surmonté d'un capuchon qui retombait sur ses épaules d'où s’échappaient ses longs cheveux bruns. Les mains au chaud dans son manchon de fourrure, elle marchait la tête haute, le regard vide et d'un pas décidé. Arrivée face à la devanture de la pharmacie elle stoppait net, fixait l’intérieur de la boutique et restait debout figée devant la porte en toisant du regard le pharmacien, qui baissait la tête en faisant mine de ne pas la voir.
    Pendant quelques minutes, elle restait là, immobile ; sur ses joues s'écoulait une petite larme vite essuyée d'un revers de sa main ne voulant pas montrer aux passants sa faiblesse.
    Il y a des âges de la vie heureux, le début de l'enfance, mais pour Alice c'était l'enfer, elle ne pouvait pas lutter contre cette rage et ce désespoir qui l’envahissaient. Il fallait qu'elle crie au monde son désarroi et son incompréhension, mais sa bouche restait close, muette face au chagrin. Puis elle repartait comme elle était venue, l'allure fière, la tête raide et sûre de son bon droit.
   Matin et soir, elle passait et repassait devant la pharmacie, et comme à son habitude demeurait immobile quelques minutes, puis repartait drapée dans sa dignité devant les clients interloqués. Elle faisait sciemment un grand détour pour accomplir sa mission du jour, le but de sa journée, regarder cet homme fixement dans les yeux et le culpabiliser.
    Elle n'avait jamais douté de son savoir ni de ses compétences en matière de santé, il était pharmacien, il savait, elle en était sûre, et elle y avait cru de toutes ses forces. Il lui avait donné de l'espoir alors qu'elle ne demandait rien, il lui avait prouvé son savoir et sa science, en donnant un diagnostic rassurant digne d'un médecin, c'était même écrit dans les journaux.
    Un soir de janvier 1904 dans l'appartement, un coup de feu avait claqué dans la chambre de ses parents. Son père allongé, la tête en sang, encore vivant, gisait au sol, le pistolet dans la main. Le parquet était jonché de feuilles de papier joliment décorées, écrites en cyrillique et recouvertes d'éclaboussures. Il y eut les cris et les pleurs de sa mère, ceux des enfants, et l’appel au secours aux voisins. Le logement fut envahi par les curieux, les hommes forts descendirent son père en dévalant l'escalier aux larges marches de bois, le portant par les pieds et les bras en toute hâte chez le pharmacien.
    Tous les jours Alice pleine d'espérance regardait son cahier d’écolière, où elle avait collé l'article découpé dans le journal local, le diagnostic rassurant du pharmacien.
« Tentative de suicide, - hier, vers 9 heures du soir. Un homme âgé de 32 ans, s'est tiré un coup de revolver à la tempe droite. Transporté à la pharmacie du quartier, le blessé reçut les soins nécessaires, et l'on constata que la balle avait glissé sur l'os frontal, évitant une blessure mortelle. Le blessé a été transporté à son domicile, une quinzaine de jours seront nécessaires pour son rétablissement complet ».
    Elle attendait la guérison imminente de son papa, elle était certaine d’avoir encore un avenir heureux et plein de tendresse en famille. Mise en confiance et rassurée de savoir son père sauvé, elle aidait sa mère à le soigner, lui prouvant ainsi son amour et son affection. Jour et nuit elle lui faisait sentir son besoin de le garder vivant, et priait pour qu'il reprenne goût à la vie. Sur son cahier, un autre article de journal fut collé après le cinquième jour, et on pouvait lire:
   « Suicide.- Nous avons relaté la tentative de suicide de l’employé de commerce, qui, le 23 courant s'était tiré un coup de revolver dans la tête. La blessure, qui ne paraissait n'être que superficielle avait perforé le crâne. L'infortuné a succombé hier dans le domicile de l'un de ses parents ».
    Ce jour-là, Alice avait passé de l'enfance à un âge qui n'existe pas, elle ne savait plus où elle se situait, son enfance était morte avec son père. Son cerveau était imprégné de l'odeur de la poudre et du sang, et c'en était trop pour son corps de petite fille blessée.
    Elle n'avait pas encore compris que même s'il avait guéri, le désespéré aurait recommencé, les difficultés et le dégoût de sa vie étaient plus importants que tout l'amour qu'elle lui portait. Après la crise de 1904, la déconfiture des emprunts russes aurait eu raison de lui en 1917. Son père était un doux rêveur, un homme tendre, un poète, un homme effondré et ruiné.
    Alice savait déjà qu'elle serait dure, la tendresse et la faiblesse ne seraient pas pour elle. Devenir une femme forte prête au combat de la vie, être une battante et ne jamais baisser les bras, ce serait sa ligne de conduite, et elle se le jura. Adieu ces belles piles d'images russes aux couleurs chatoyantes, elle les découperait et en ferait des confettis avec ses petits ciseaux d'écolière.
     Elle allait refouler au fond de sa mémoire le mot suicide, en inventant une autre explication à cette disparition, pour continuer à grandir et à se construire. Le souvenir du drame serait moins douloureux et plus respectable, s'il était dû à un banal et tragique accident de chasse.




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lundi 17 juillet 2017


                                                                       L'ÉCLATANT                                                                              

L'An de grâce 1792, port d'Haïti Saint-Domingue.
Sur le quai l'agitation du départ était palpable, les senteurs de cerises café, de tabac, de cacao, et les ballots de fleurs d'indigotiers fleuraient bon les caraïbes. Les hommes de bord hissaient des filets remplis de vivres, de barriques d'eau douce, de tonneaux de rhum, et embarquaient les malles et les derniers passagers. Sous un soleil radieux et flottant sur une mer turquoise, il était là devant eux, imposant et majestueux, battant pavillon français où la foule s'empressait d'embarquer dans un brouhaha et une cohue de champ de foire.
L'ÉCLATANT, vaisseau du Roy, de deuxième rang, trois-ponts, onze cents tonneaux, les sabords ouverts à la bouche de soixante-quatre canons de bronze, prêts à tirer à boulets rouges. Toutes voiles dehors, il était sur le point de prendre la mer avec les vents et les courants favorables. Il assurait la liaison et le ravitaillement de la colonie entre le nouveau monde et Bordeaux, un voyage périlleux de deux à trois mois. Dans cet enfer flottant, le premier pont dégageait une odeur pestilentielle, de basse-cour, de bétail ; il était infesté de rats et grouillait de vermine.
Les matelots aux pieds nus grimpaient dans les cordages, les mousses lavaient le pont sous les yeux des quartiers-maîtres, et les timoniers tenaient la barre aux ordres du maître pilote. À fond de cale, le fret en vrac et les animaux vivants étaient entassés entre les entraves, les chaînes, et les fers de la geôle vidée de ses occupants, les nègres. Les jeunes hommes les plus forts se ruaient sur les places inoccupées des hamacs en jouant des coudes, et les plus faibles se contentaient des lieux les plus humides. Les femmes et les enfants se regroupaient dans les cabines libres en tenant fermement leurs baluchons, leur bien le plus précieux.
Blottie dans les bras de son père et de sa mère de dix-huit ans, Marie-Françoise Adèle inconsciente des affres de la situation souriait à un macaque, posé sur l'épaule d'un jeune mousse. Les inévitables adieux du départ étaient poignants, douloureux et imminents. Sa jeune maman retenait ses larmes pour ne pas l'inquiéter, et son père se voulait rassurant.
Il accompagna sa famille à la passerelle d'embarquement jusque sur le pont du navire, en se frayant un passage parmi les passagers et membres d'équipage. Après un long baiser à son épouse et une tendre caresse à la fillette, il quitta le navire, les abandonnant seules à bord. Du quai, au bastingage, il vit sa femme agiter son mouchoir en signe d'adieu, et l'entendit crier : « Au revoir mon ami, à demain mon ami ».
À Terrier Rouge, paroisse des Fonds Blancs, la révolte grondait; en fuite, les nègres marrons aux portes des cases et des plantations brûlaient tout, en semant la mort et la désolation. Le père n'avait qu'un seul but, soustraire sa femme et sa fille au danger des nouveaux massacres. Les colons fuyaient devant les esclaves en marronnage, abandonnant derrière eux, leurs carreaux de terre, biens, animaux, et leurs habitations.
Marie-Françoise Adèle et sa mère traversaient les mers, pour aller chercher sur le sol de France, la vie sauve, la sécurité et l'asile auprès de la famille inconnue de son père. Après des tempêtes épouvantables, la maladie et la mort d'un grand nombre de passagers jetés par-dessus bord pour toute sépulture, les côtes de France pointèrent à l'horizon.
Le premier choc pour Marie-Françoise Adèle fut le changement brutal de climat, elle ne connaissait que la chaleur, le ciel bleu et la douceur des alizés. La température avait brusquement chuté, le ciel était devenu gris et le vent cinglant la gelait jusqu'aux os. Le pont du navire et les voiles étaient recouverts de givre blanc, et les deux femmes tremblaient malgré leur lainage.
Sa mère fut accueillie avec cet empressement et ces démonstrations de joie et de dévouement qui accompagnent ordinairement l’opulence, mais qui malheureusement, en attirant la confiance, ne servent trop souvent qu'à dissimuler les véritables sentiments de ceux qui n'attendent que l'occasion favorable pour mettre à exécution leurs desseins cachés.
Dans ce pays de France étranger à la petite fille, où le froid et la pluie d'hiver glaçaient l’intérieur des maisons, Marie-Françoise Adèle et sa mère étaient devenues des exilées. Même au coin du feu, serrées l'une contre l'autre, elles n'arrivaient pas à se réchauffer dans ce froid pénétrant. Cette jeune maman portait en elle la sensibilité et la franchise, caractère distinctif des colons, mais n'était pas préparée à cette nouvelle vie de privations et de labeur. Bébé nourri à la mamelle volumineuse de sa Mama noire, petite fille dorlotée et choyée, entourée d'une multitude de bonnes négresses aux ordres des maîtres, elle avait grandi dans un monde qui déjà n’existait plus.
Quelque temps après leur arrivée, un événement malheureux mit le comble à leurs infortunes et vint les affliger. Elles apprirent la mort du chef de famille, et la perte de leurs biens. Il avait succombé en défendant ses foyers, dans cette partie de « l’isle » où furent massacrés environ mille blancs .Cette perte cruelle fut le début de nouveaux malheurs.
La grande jeunesse de sa mère, son peu de défiance, son inexpérience en affaires, les livrèrent à la discrétion de sa belle-famille, des usuriers et huissiers. Dès lors cette mère infortunée se trouva dans une position qui aurait attendri les cœurs les plus insensibles, mais il en est qui sont plus durs que les rochers qui les entourent. Abandonnée, dépossédée, sans secours, sans appui, elle fut contrainte par la nécessité à se séparer de sa fille en bas âge, à traverser les mers et à s'exposer au fer des brigands pour aller chercher sur le sol natal, que d'autres fuyaient, les ressources qu'elle venait de perdre... et y trouva la mort.
À sa majorité, vingt-un ans Marie-Françoise Adèle fut forcée de disputer la légitimité de la succession de son père dont sa famille paternelle s'était emparée, et lutta de toutes ses forces avec l'énergie du désespoir pour retrouver son rang, l'indemnisation des colons et son héritage spolié, et gagna son procès.



ÉPITAPHE : ICI REPOSE MARIE FRANÇOISE BAUDOUIN DE JOUISSIEAUME, ÉPOUSE DE MR FRANÇOIS PIERRE ROUSTEL, LIEUTENANT VÉTÉRAN, NÉE À TERRIER-ROUGE (ILE DE SAINT-DOMINGUE) DÉCÉDÉE LE 14 DÉCEMBRE 1830.
ELLE EUT EN PARTAGE, LA BONTÉ, L'ESPRIT, L'ÉLOQUENCE, LA GRÂCE ET LA BEAUTÉ PEUT-ÊTRE SANS EXEMPLE.
ELLE PLAIDA DEUX FOIS DEVANT LE TRIBUNAL DE LA SEINE EN MATIÈRE DE SUCCESSION, ET FIT L'ADMIRATION DES COLONS, ET REÇUT LES FÉLICITATIONS UNANIMES DU BARREAU.
VOIR LES DÉBATS, LA GAZETTE ET LE COURRIER DES TRIBUNAUX DES 4 JUILLET 1829 ET 5 DÉCEMBRE 1829.
BONNE ÉPOUSE ET BONNE MÈRE, ELLE FUT ENLEVÉE À LA FLEUR DE L'ÂGE À SON ÉPOUX ET À SES ENFANTS ET SES AMIS QU'ELLE LAISSE INCONSOLABLES.


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jeudi 28 juillet 2016


Le décès de marguerite

En revenant du vieux cimetière après les
funérailles de Marguerite, Alice était perdue. Son
chagrin était immense, tout comme l’amour porté à sa nourrice de son vivant.
Jusqu’à sa mort, Marguerite, servante dévouée, avait vécu dans la maison de ses maîtres avec Alice, leur fille.
Après son veuvage, elle avait pris son service le jour de leur mariage, l’année 1914. Veuve de guerre sans enfant, jamais remariée, elle avait élevé la petite comme sa fille à la disparition de sa maîtresse en couches en 1915.
Marguerite disparue, Alice était bien seule dans cette grande et austère bâtisse. L’ancienne demeure
était composée d’une partie d’habitation à un étage entièrement recouverte d’une vigne vierge, suivie
d’une aile plus indépendante, servant pour les consultations de son père, ancien médecin du village.
Du cabinet, demeuré tel quel après la mort du praticien, on accédait à la partie privée par une porte
dérobée.
Depuis, sur la porte d’entrée, un panneau malmené par le vent :« Fermé pour cause de décès »
 signalait la disparition du docteur. Marguerite avait occupé toutes les fonctions de maîtresse de maison, d’intendante à gouvernante. Elle avait fait l’éducation religieuse d’Alice, celle-ci depuis sa plus tendre enfance voulait se consacrer à Dieu. La perte de son père, les aléas et les vicissitudes de l’existence avaient précipité son désir d’entrer au couvent.
Il incombait à Alice la charge des formalités du décès de Marguerite, elle devait faire face à ses peurs, ses angoisses et se faire violence pour pousser la porte du cabinet. Elle rassembla son courage, se dirigea vers la porte dérobée pour accéder à l’officine de son père.
Jamais Alice n’y avait pénétré ni franchi le seuil, elle était née dans ce lieu, sa mère y était morte. Derrière la porte, rien n’avait changé. Pas de trace de poussière, sur le bureau deux photos, l’une d’elle bébé et l’autre jeune fille.
Elle s’assit dans le fauteuil de son père, son cœur se serra à la pensée de sa mère disparue. Ses yeux se posèrent sur une feuille de papier jauni dépassant au bas de la boiserie de chêne. Intriguée, elle se leva et s’en saisit. Un morceau de papier resta dans sa main, elle y reconnut l’écriture de son père. L’autre partie toujours coincée dans la jointure du panneau de bois, attisa sa curiosité, mais impossible de l’en extraire.
À tâtons ses mains agiles se mirent à sonder toute la surface de la vieille boiserie vermoulue. Très
intriguée par la forme d’une aspérité, avec fermeté, elle appuya dessus. Un clic se fit entendre,
avec un grincement, comme par magie une porte s’ouvrit. Elle donnait dans une petite pièce exiguë sans fenêtre, les murs étaient surchargés de rayonnages, sur lesquels dormaient des dossiers poussiéreux.
Sur l’étagère, devant ses yeux, elle aperçut une ancienne boîte à couture. Son ventre gargouilla, lui rappelant qu’elle n’avait rien mangé depuis la veille.
Alice sortit avec la boîte, repoussa la porte, passa par la cuisine et prit un morceau de pain dur avec un reste de fromage. Elle regagna sa chambre, mangea dans son lit et ouvrit la boîte. Le rosaire en argent de sa mère et deux petits bracelets de naissance en tombèrent. Un rose et un bleu, tissés dans un joli coton, sans chiffre et pas encore terminés.
Le sommeil la prit sans qu’elle s’en rende compte avec le chapelet au creux de sa main. Des cauchemars la suivant depuis l’enfance la réveillèrent brusquement. En pleurs, le ventre en feu, elle s’assit sur son lit. Elle caressa la cicatrice de son ventre comme le faisait Marguerite quand elle était petite pour la calmer de ses angoisses nocturnes.
Enfant, elle demandait toujours de lui raconter l’histoire de sa naissance, de sa cicatrice. Sa nounou savait que si elle ne s’exécutait pas sur-le-champ, Alice pleurerait jusqu’au matin. Alors, elle commençait son récit.
La nuit de sa naissance, sa mère fut réveillée par d’atroces douleurs et perdit très vite connaissance.
Son père l’installa dans son cabinet, mais sa mort fut rapide et brutale.
Il dut faire une césarienne en catastrophe pour sauver son enfant. Mais son chagrin immense avait fait trembler sa main, une incision trop profonde avait blessé le ventre de l’enfant.
Alors, Alice s’endormait, reconnaissante envers cette paire de mains l’ayant sortie du ventre de sa
mère et pleine d’admiration pour ce père qui l’avait mise au monde. Mais maintenant, Marguerite n’étant plus là, elle avait du mal à se calmer.
Il lui sembla entendre de petits cris comme des sanglots mais elle se ravisa, en pensant que c’était le vent. Elle regarda le bracelet de naissance rose et fut très intriguée par le deuxième bleu et se rendormit.
De bon matin, elle s’habilla, se rendit dans le cabinet de son père pour commencer les formalités.
Elle ouvrit la porte de la pièce cachée, regarda attentivement, vit son prénom sur un dossier, son
cœur battait fort, un doute la saisit, ses mains tremblaient. Son père avait écrit à l’encre rouge, le
compte rendu secret de sa naissance.
Il avait tenté en vain de ranimer son épouse. Sa femme morte, les enfants, toujours prisonniers dans
ce corps immobile, donnaient encore des signes de vie. Le ventre était soulevé par les petits coups de pied des bébés, puis plus rien. En catastrophe, il avait dû inciser l’utérus pour sortir les nourrissons.
Mais l’horreur le saisit. Prostrés l’un contre l’autre, deux petits corps s’enlaçaient. Des enfants
siamois, soudés par le ventre, face à face ! Aux cris d’effroi et de douleur du père, suivirent les pleurs de Marguerite.
Un garçon défiguré, difforme et une fille, collés l’un sur l’autre, le regardaient.
 Il sortit les nouveau-nés liés ensemble pour la vie et choisi de sauver la petite, il sacrifia son fils, la seule chose à faire pour lui. Par chance les jumeaux étaient reliés par le derme de leur abdomen. Après les avoir séparés avec succès, il recousit Alice et la confia à Marguerite. Il laissa son fils le ventre ouvert se vider de son sang en espérant que sa mort serait rapide et quitta la pièce puis la maison, en hurlant comme un dément, et disparut dans la nuit noire.
Marguerite finit le bandage de la petite fille, la coucha dans son berceau. Dans un état second, elle même cousit le ventre du petit garçon d’où le sang s’échappait. Elle finit le bandage, le posa dans le
couffin, bien collé auprès d’Alice afin qu’il ne soit pas seul, quand la mort le prendrait pour le délivrer de ce corps monstrueux.
Au matin les pompes funèbres apportèrent un beau cercueil de chêne clair, capitonné
de dentelle blanche, commandé en urgence.
Marguerite fit la toilette mortuaire de sa maîtresse, mit sa plus belle robe, ses belles chaussures
noires vernies et emmaillota le garçon dans un beau linge blanc. Elle déposa délicatement le bambin
défunt dans les bras de sa mère morte. Elle vissa elle même le couvercle du cercueil pour que personne pendant la veillée funèbre ne puisse voir leurs deux corps enlacés. Ici s’arrêtait le récit de son père.
Alice sous le choc comprit alors, que dans ses songes, elle cherchait constamment son jumeau. Il lui
sembla alors encore entendre ces plaintes, ce souffle de vent qui venait des combles de la chambre de
bonne. Elle pensa à une fenêtre mal fermée et monta jusqu’au petit logement.
Les bruits s’étaient tus. Elle pénétra dans l’appartement, remarqua la même boiserie qu’à l’étage
au-dessus et chercha le même mécanisme de la porte secrète. Elle l’actionna et sentit comme un souffle d’air dans ses cheveux, lorsque la porte s’ouvrit.
Alice vit une chose allongée sur un lit, recroquevillée sur elle-même. Elle comprit en un éclair. Le récit de son père n’était qu’affabulation. Ce qu’il avait cru toute sa vie n’était que mensonge. Le
secret de Marguerite. Cette chose, ce visage défiguré, ce corps difforme, cette monstruosité, c’était son frère, son jumeau.
 Le regard d’Alice se posa sur la commode, vit une photo jaunie de deux bébés, cachée sous un voile, avec une date, 8 décembre 1915, la naissance d’Alice. Ce n’était pas un enfant que Marguerite avait élevé dans cette maison, mais deux.
Dès lors, Alice pressentit la vérité, celle dissimulée par Marguerite.
Elle revit la scène, Marguerite devant le berceau regardant cet enfant toujours vivant défiant la mort,
alors que son père le condamnait. Au matin, avant le retour du docteur et la livraison du cercueil,
Marguerite avait monté l’enfant, encore vivant sous les combles, dans sa chambre.
Elle l’avait installé dans l’autre pièce secrète.
Et comme il ne pleurait pas, personne n’en avait jamais rien su, il avait survécu. Il y avait juste de
temps en temps de petits cris essoufflés comme les jours de grands vents dans la cheminée.
En un instant,
Alice perdit la foi. Elle ne serait plus religieuse.

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Le cartable rouge

L’école
1956
J’ai six ans et papa prépare ma rentrée
« A la grande école ».
La première chose à faire en cette journée : acheter mon cartable.
Pas besoin d’aller bien loin, les Nouvelles Galeries sont à la porte de chez nous.
Papa m’achète un joli cartable en carton durci rouge, avec toute la panoplie indispensable.

L École, Ho !
Quel calvaire, mon chemin de croix.
La maîtresse a beau me dire que

Le m c’est trois ponts, et que le n n’a que deux
ponts,
Je ne le vois pas.
Mes copines, elles, comprennent.
Pour moi, c’est la Honte tous les jours.
Même, quand je sais écrire un mot, je me trompe,
j’inverse les lettres.
De retour à la maison, je dis à papa

Que je ne vois pas bien, que les lettres dansent
devant mes yeux,
Qu’elles jouent à cache-cache avec moi,
Que j’ai besoin de lunettes. Aussitôt dit, aussitôt
fait.
Nous allons chez le docteur, bien sûr, il me dit que
j’ai de très bons yeux.
Pour moi, le problème est toujours là,
Je n’ose plus en parler, et pourtant je voudrais que
quelqu’un m’aide,
Mais puisque le docteur a dit que j’ai rien aux
yeux…
Et la maîtresse ne m’aime pas et je ne l’aime pas
non plus.
De plus, quand elle parle de moi aux autres
maîtresses, elle dit la fille de la Gigi,
Et dans sa bouche je sens bien que c’est méchant.
Elle ne comprend pas mon souci avec les lettres, et
croit que je le fais exprès.
Je triche et copie sur les autres, pour ne pas me
faire mettre au piquet pendant la grammaire.
A la maison, un jour que j’avais un livre,
Maman m’a dit,
Alors que je tardais à l’aider dans la préparation du
repas :
« Pose ce livre fainéante ».
Je ne me le suis pas fait dire deux fois.
Et puis, ça m’arrangeait bien, de ne pas lire,
Car les lettres et les mots ne m’aimaient pas,
Alors moi non plus je ne les aimerai pas.
Je n’aime toujours pas lire, ni écrire.

J’ai toujours mon problème avec le m et n et les
lettres inversées ainsi que l’orthographe.
Mais maintenant je sais vivre avec
Et il y a le correcteur d’orthographe qui existe,
Word.

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mercredi 30 décembre 2015

jeudi 15 octobre 2015



      Le plat émaillé
Lettre à mon père, qu’il ne recevra jamais.
Le huit novembre 1950 à trois heures du matin,

Gigi jeune maman de dix-neuf ans, déjà mère d’un garçon prénommé Greg, et son mari sont dans leur maison à la campagne.
Gigi va mettre au monde son deuxième enfant.

       Le médecin n’arrive pas et pour eux, le doute et la peur s’installent. A trois heures du matin la maman commence à mettre au monde son bébé (Vous l’avez compris, c’est moi Martine)
La tête est déjà dehors, rose et belle. Papa, surpris, guette l’arrivée du médecin, mais aucun bruit de pas, ni de voiture. La petite tête rose devient blanche, puis violette et enfin toute noire.
Papa n’a pas d’autre solution que de me mettre au monde lui-même car je meurs.

     Avec délicatesse et amour, il glisse un doigt sous la tête, puis un autre,
Passe sous les épaules et dégage ce petit corps qui arrive et qui ne respire plus.
Rien pour poser cette petite fille, si ce n’est un plat blanc émaillé avec un liseré bleu
à portée de main.

   Dans mon plat, le froid me saisit et me fait respirer à nouveau et, enfin, je pleure, je vis.
Papa, pour reprendre des forces et pour ne pas s’évanouir, après
« Son accouchement » se sert plusieurs verres de rhum pour fêter ma naissance et pour immortaliser son exploit.

     Aujourd’hui, le jour de mon anniversaire, je pleure en moi, Mon père, mon Dieu, l’homme de ma vie, ne m’a pas reconnue malgré ce lien qui nous lie à la vie à la mort.

     Il m’a donné deux fois la vie, et aujourd’hui, j’en crève.
J’en pleure, mon cœur saigne de l’avoir perdu,
Car il est dans un monde qui s’appelle
ALZHEIMER,
Où je ne peux pas le rejoindre car sa tête a oublié son cœur.

      Papa, je t’aime, et j’enrage en ce jour de t’avoir
perdu, à jamais.
Je t’aime Papa,
 Ta fille.

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