dimanche 21 octobre 2012

L'appartement




La vieille dame regardait les photos jaunies et les actes d'état civil de tous les occupants de la résidence où elle allait bientôt aménager. Il n'était pas question pour elle de prendre possession de son logement, sans savoir avec qui elle allait passer toutes ses journées et ses nuits. Elle était méfiante de nature, et curieuse de connaître l'histoire de ses futurs locataires et voisins. Ces résidents l'intriguaient au plus haut point, elle voulait tout savoir d'eux avant son installation dans les locaux.


            Elle avait hérité de la bâtisse depuis de nombreuses années, et par la force des choses avait dû entreprendre des travaux urgents, et la rénovation des lieux déjà occupés. Il fallait que tout soit fin prêt pour son imminente installation. Elle avait pensé à tout, à l'enduit de la façade, à l'étanchéité du toit, à la solidité des planchers, et à l'inscription des noms des locataires dans l'entrée de l’immeuble.

            Au premier étage M. Philippe avoué et sa femme, au deuxième Mme et Maître Jules avocat, au troisième Mme Adolphe et son mari gendarme, au quatrième M. et Mme Alexandre rentiers, rien que du beau monde. La vieille dame retraitée et propriétaire, s'était réservée le cinquième étage. Assise dans son lit, les photos et les actes dans les mains, elle connaissait maintenant tous les occupants de la maison, ses futurs voisins.

            Âgée de soixante-dix ans, frêle et en très mauvaise santé, elle avait pris en main son installation, et avait suivi personnellement toutes les étapes de la rénovation. De la semelle du monument, au radier du fond en passant par le dallage de recouvrement tout avait été pensé. Du sol au plafond elle avait tout supervisé, jusqu'à la commande de fleurs des jardinières d’extérieur.  

            D'un doigt elle attrapa le pied à roulettes du support de sa perfusion, qu'elle dirigea vers le bord de son lit. D'un geste rapide et nerveux, elle arracha le cathéter de la veine bleuie de son bras, et un filet de sang coagula à la pliure du coude. Du petit tuyau transparent de la tige à sérum déposé à même le drap, s’écoulèrent les dernières gouttes de vie, qui la reliaient encore au monde des vivants. Puis elle s’endormit paisiblement, le sourire aux lèvres pour son dernier voyage.

            Trois jours plus tard, le jour de l'enterrement, elle fit une entrée triomphale dans le hall de l'entrée de sa dernière demeure, et salua chacun de ses aïeuls. Messieurs et Mesdames Philippe, Jules, Adolphe et Alexandre, lui firent un accueil des plus chaleureux. Ils lui manifestèrent leur contentement d'avoir à nouveau un toit étanche sur la tête. Finies les fuites d'eau qui ruisselaient le long de leurs cercueils et qui leur glaçaient les os. Ils n'étaient plus des anonymes, leurs noms effacés et oubliés, scintillaient à nouveau en lettres d'or au soleil, sur la stèle de la pierre tombale.

            Le contrat obsèques signé par la vieille dame, incluait l’entretien et le fleurissement du caveau pour un siècle. Ils pouvaient tous reposer en paix, elle avait tout prévu, l’exhumation était différée de cent ans et leur sérénité retrouvée. Ils incarnaient cette vieille génération catholique, pour qui l’incinération était considérée, encore comme blasphème et condamnée par l'église. Ce n'est pas encore pour cette ère qu'ils finiraient incinérés dans l’oubli et l'indifférence totale, dans l'ossuaire lugubre du cimetière.    

                       Retrouvez cette nouvelle dans Contes de L'Obscur. 
http://www.edilivre.com/contes-de-l-obscur-209f089a77.html#.U3G3mMuKCUl
 et dans la revue N°50  2000 REGARDS

                                              

Le tableau



            Émile descendit du train, il allongea le pas car il avait hâte de rejoindre ses pénates. Il savait qu'au bout du chemin de terre, son chien, un bâtard, l'attendait déjà. Le corniaud devinait chaque fois son retour, et tous deux regagnaient la ferme, heureux de se revoir. Comme à son habitude, la mère l'attendait sur le seuil de la porte, sourire aux lèvres, larme à l’œil, et bras tendus. Elle le serra si fort, qu'un voile de poussière fine envahit la pièce. Dans sa chambre, il échangea ses vêtements poussiéreux, contre sa blouse blanche de peintre, prit son chevalet, sa boîte de couleurs et se dirigea vers les champs de labour. Il installa son chevalet, la palette et, pinceaux en mains, reprit l'exécution de son tableau resté en suspens. 

C'était le moment des semailles et des labours, une paire de bœufs aux longues cornes, d’une tonne de muscles, tirait une charrue rouillée laissant de larges et profonds sillons. Le paysan guidait l’attelage de la voix en maintenant fermement les bêtes et les poignées de l'araire. Le laboureur d'une main agita son vieux chapeau auvergnat en signe de bienvenue, en continuant son labeur.

Émile avait un beau coup de pinceau et maîtrisait parfaitement l'ombre et la lumière. La gouache se mélangeait mystérieusement sous son pinceau, et donnait vie à cette paire de bœufs en plein effort. Par un mélange de couleurs subtilement dosées, il étirait la matière de cette terre rouge et volcanique du Velay, en peignant des raies parfaites. Au moment des récoltes, la même paire de bœufs tracterait un char couleur sang de bœuf, chargé de gerbes de blés dorés, prêtes à être engrangées. La fête de la moisson battrait son plein, quand le piquet dépasserait du faîtage des pignons et des meules de foin, dressés dans les champs fauchés. Le clou de la fête, serait le mât de Cocagne entièrement savonné, où flotterait le drapeau tricolore. Au sommet pendraient cochonnailles, et chopines de vin rouge, attendant d'être gagnées par qui parviendrait à les atteindre. Au son de l'accordéon et de la cabrette, les garçons danseraient la bourrée avec leurs Païses, et le claquement de leurs esclops battrait la mesure. 

L'image de son futur tableau était dans sa tête, mais pour l'instant il peignait la silhouette de ce rude paysan, aux énormes moustaches et au galure à larges bords vissé sur sa caboche. Au loin il entendit l'angélus, plus question de peinture, de fête, il plia son chevalet, referma la boîte à couleurs, lança un dernier regard à l'attelage, et retourna à la maïsou. Dans sa chambrette ses vêtements propres, repassés et pliés sur son lit l'attendaient, prêts à être endossés. Sa mamé sans voix, le regarda sortir de la pièce, et tous deux se dirigèrent à pied à la gare accompagnés du chien. Sur le quai, il embrassa sa mère avec une telle force qu'elle en eut mal à la poitrine, fit une caresse à son fidèle compagnon, et monta dans le wagon. Dans le regard sombre d’Émile, elle lut et sut, que le tableau resterait à jamais inachevé. Il chercha une place dans le compartiment bondé, déposa à ses pieds son fusil, son paquetage, et fit un geste d'adieu à sa maïre en pleurs, et à sa Haute-Bique natale. Sous un panache de vapeur blanche et fumée noire de charbon, le Tchou Tchou infernal de la locomotive le ramenait en enfer, au front avec ses camarades de tranchées.
Retrouvez cette nouvelle dans Contes de L'Obscur.
 http://www.edilivre.com/contes-de-l-obscur-209f089a77.html#.U3G3mMuKCUl et dans la  la revue n°51 2000Regards
 

Les cochons

Depuis vingt ans Flore faisait l’élevage de cochons, elle était connue dans tout le département, pour la chair savoureuse de ses bêtes. Âgée de quarante ans, Flore gérait l’engraissement de ses porcs de main de maître. Elle n’avait pas à faire de réclame pour sa viande, le bouche à oreille suffisait. Tous les étés, elle embauchait un ouvrier agricole étranger, pour l’aider dans l’élevage des porcs et pour la transformation de la viande. Vingt saisonniers dans la force de l’âge avaient déjà travaillé sur le domaine depuis qu’elle avait repris l’exploitation de sa mère décédée. Tous avaient été de bons employés et de bons amants, mais aucun n’avait jamais voulu rester avec elle à la ferme. Flore ne savait pas pourquoi, elle était courageuse, intelligente et dotée d’un physique plutôt agréable, tous avaient connu son lit, mais aucun n’y était resté.

 Demain un nouvel employé allait s’installer dans la propriété et repartirait comme les autres à l’automne. Sauf s’il en décidait autrement. Flore allait mettre toutes les chances de son côté pour lui donner l’envie de rester. Elle lui avait préparé une belle chambre, lui ferait de bons petits plats et son lit accueillant serait doux et chaud.

Elle ne quittait jamais son exploitation, tous les jours levée à six heures et avec un coucher tardif, le travail ne lui faisait pas peur, mais la solitude et la fraîcheur de son lit en hiver lui étaient insupportables. Ses pourceaux, elle les aimait, les nourrissait du meilleur grain et une fois par an, au début de l’automne, les gorets avaient droit à un festin de roi. À la fin des moissons, elle était fatiguée, trop de travail accumulé et le départ du garçon de ferme la rendaient dépressive. Sous son air de femme forte, elle était sensible, un rien la faisait fondre, un sourire, une parole aimable, un geste doux, et Flore était amoureuse. La solitude était sa pire ennemie, un homme dans son lit et un enfant dans les bras auraient comblé sa vie de femme esseulée.

Flore avait consulté le médecin de la ville pour des bouffées de chaleur, ce qui ne présageait rien de bon. Le temps lui était compté, elle devait être enceinte cet été. Flore n’envisageait pas d’avoir un enfant sans père, mais aucun homme n’avait voulu d’elle plus d’une saison. Une fois installé dans ses quartiers, le commis de ferme se mit au travail, à deux ils allaient trois fois plus vite et bientôt une complicité naissante se mit en place. Des gestes doux, des regards langoureux, des mains caressantes et des siestes réparatrices. Flore, en femme amoureuse, vivait sa passion avec sincérité, elle ne lui imposait pas sa présence, c’est lui qui choisissait les moments où il voulait la rejoindre.

 Juin, juillet, août et enfin la bonne nouvelle, Flore attendait son bébé, elle se précipita pour le dire à l’élu de son coeur. Sur le pas de la porte, une valise déjà bouclée, elle comprit que lui aussi ne resterait pas. Elle fit demi-tour, entra dans la maison, se dirigea vers la pharmacie des porcs. Elle ouvrit un petit flacon de médicament qu’elle but d’un trait. Déjà devant la porte, il était là qui lui faisait ses adieux. Flore le regarda partir et monter dans le car, plus rien n’avait d’importance à ses yeux, personne ne l’aimait et ne l’avait jamais aimée. Elle ferma la porte et monta dans sa chambre, se coucha et attendit que son avortement commence. Il n’était pas question pour elle d’avoir un enfant sans père, elle qui n’avait pas connu le sien et qui en avait souffert toute sa vie, ne voulait pas imposer ça à un enfant.

Toute la nuit Flore se tordit de douleur dans son lit, des larmes coulaient sur ses joues pâles et creuses, et les contractions tiraillaient son pauvre ventre. Le faiseur d’anges était en chemin et accomplirait son office au chant du coq. À l’aurore, enfin la délivrance, Flore expulsa d’un coup le foetus dans un seau posé au pied de son lit. Morte de fatigue, elle s’endormit jusqu’au lendemain. 

Au matin comme si de rien n’était, son seau à la main, Flore se dirigea vers la porcherie et vida son seau dans la mangeoire des pourceaux. Depuis vingt ans, vingt fois déjà elle avait déjà vidé son seau, vingt petits fétus avaient nourri les porcs. Pour Flore, les vrais coupables étaient les hommes, ils lui avaient fait un enfant et n’avaient pas voulu de la mère. Les cochons n’auraient plus leur festin de fin de moisson, maintenant que la ménopause était là. Son ventre était devenu un cimetière, une panse qui ne servait plus qu’à manger. 

L’année passa dans la tranquillité, la solitude et le travail. Le premier juin comme tous les étés, un homme descendit du car devant la ferme, son barda à l’épaule. Il devait avoir quarante ans, un solide gaillard, les cheveux grisonnants avec un regard franc et un sourire discret. Cette fois, elle l’installa dans une petite dépendance à côté de la maison. Flore ne partagerait rien avec lui, ni son repas ni son lit, elle serait juste une patronne comme les autres. 

La saison terminée, il était toujours là, au travail et ne parlait pas de son départ. En passant devant la petite dépendance, poursuivant un pourceau en fuite, elle entendit les rires d’un enfant. Flore regarda par la fenêtre, vit un enfant de trois ou quatre ans jouer sur le lit. Elle pénétra dans la pièce pendant que l’homme préparait le repas. L’homme, surpris d’être pris en faute, la supplia de les garder, sa femme était morte et il ne savait où aller, il était sans papiers. Depuis trois mois, l’enfant vivait caché dans le petit logement, de peur d’être séparé de son père. Comme la corolle d’une fleur, le visage de Flore s’ouvrit, rayonnant de bonheur, son coeur mort depuis si longtemps s’emplit d’amour envers ce bambin blondinet et rieur. Toute sa vie Flore avait voulu une famille, c’était lui qui la suppliait, l’implorait de ne pas les mettre à la porte. Il lui donnait sa famille, sans avoir à enfanter, prosterné, à genoux. Flore dans un état second, d’une voix douce, s’entendit lui dire de rester avec l’enfant, elle touchait du bout du doigt le but de son existence.
Flore n’avait jamais voulu faire du mal, elle voulait seulement un foyer, et aujourd’hui, elle l’avait trouvé. Tout son amour maternel refoulé, elle l’avait donné à ses petits cochons. Devant la détresse du père, la panique de l’enfant, son coeur était plein d’espoir. Le bambin lui sourit en lui tendant sa petite main, et là, son coeur sut qu’elle avait trouvé son enfant.

Retrouvez cette nouvelle dans mon recueil "A L'ABRI DES REGARDS"
http://www.edilivre.com/a-l-abri-des-regards-20a5b6563a.html#.U6rxasuKCUk

 

 

 

vendredi 19 octobre 2012

Des mots pour mes maux



Retrouvez mon premier ouvrage chez Edilivre, Des mots pour mes maux.


La tête est déjà dehors, rose et belle. Papa, surpris, guette l'arrivée du médecin, mais aucun bruit de pas, ni de voiture. La petite tête rose devient blanche, puis violette et enfin toute noire. Papa n'a pas d'autre solution que de me mettre au monde lui-même car je meurs.Avec délicatesse et amour, il glisse un doigt sous la tête, puis un autre, Passe sous les épaules et dégage ce petit corps qui arrive et qui ne respire plus. Rien pour poser cette petite fille, si ce n'est un plat blanc émaillé avec un liseré bleu à portée de main.

lundi 15 octobre 2012

Bienvenue à tous

J'ai décidé d'ouvrir ce blog pour partager avec vous mes différents écrits. Conteuse de l'étrange, avec À l’abri des regards et À cœur perdu, j'écris des nouvelles où s’entremêlent le mystère, la mort, et le crime. La passion des mots m'est venue avec mon premier ouvrage Des mots pour mes maux, livre écrit avec des mots simples et vrais qui nous disent les petites joies et les peines de l'enfance.

Je vous souhaite une bonne lecture !