lundi 17 juillet 2017


                                                                       L'ÉCLATANT                                                                             

L'An de grâce 1792, port d'Haïti Saint-Domingue.
Sur le quai l'agitation du départ était palpable, les senteurs de cerises café, de tabac, de cacao, et les ballots de fleurs d'indigotiers fleuraient bon les caraïbes. Les hommes de bord hissaient des filets remplis de vivres, de barriques d'eau douce, de tonneaux de rhum, et embarquaient les malles et les derniers passagers. Sous un soleil radieux et flottant sur une mer turquoise, il était là devant eux, imposant et majestueux, battant pavillon français où la foule s'empressait d'embarquer dans un brouhaha et une cohue de champ de foire.
L'ÉCLATANT, vaisseau du Roy, de deuxième rang, trois-ponts, onze cents tonneaux, les sabords ouverts à la bouche de soixante-quatre canons de bronze, prêts à tirer à boulets rouges. Toutes voiles dehors, il était sur le point de prendre la mer avec les vents et les courants favorables. Il assurait la liaison et le ravitaillement de la colonie entre le nouveau monde et Bordeaux, un voyage périlleux de deux à trois mois. Dans cet enfer flottant, le premier pont dégageait une odeur pestilentielle, de basse-cour, de bétail ; il était infesté de rats et grouillait de vermine.
Les matelots aux pieds nus grimpaient dans les cordages, les mousses lavaient le pont sous les yeux des quartiers-maîtres, et les timoniers tenaient la barre aux ordres du maître pilote. À fond de cale, le fret en vrac et les animaux vivants étaient entassés entre les entraves, les chaînes, et les fers de la geôle vidée de ses occupants, les nègres. Les jeunes hommes les plus forts se ruaient sur les places inoccupées des hamacs en jouant des coudes, et les plus faibles se contentaient des lieux les plus humides. Les femmes et les enfants se regroupaient dans les cabines libres en tenant fermement leurs baluchons, leur bien le plus précieux.
Blottie dans les bras de son père et de sa mère de dix-huit ans, Marie-Françoise Adèle inconsciente des affres de la situation souriait à un macaque, posé sur l'épaule d'un jeune mousse. Les inévitables adieux du départ étaient poignants, douloureux et imminents. Sa jeune maman retenait ses larmes pour ne pas l'inquiéter, et son père se voulait rassurant.
Il accompagna sa famille à la passerelle d'embarquement jusque sur le pont du navire, en se frayant un passage parmi les passagers et membres d'équipage. Après un long baiser à son épouse et une tendre caresse à la fillette, il quitta le navire, les abandonnant seules à bord. Du quai, au bastingage, il vit sa femme agiter son mouchoir en signe d'adieu, et l'entendit crier : « Au revoir mon ami, à demain mon ami ».
À Terrier Rouge, paroisse des Fonds Blancs, la révolte grondait; en fuite, les nègres marrons aux portes des cases et des plantations brûlaient tout, en semant la mort et la désolation. Le père n'avait qu'un seul but, soustraire sa femme et sa fille au danger des nouveaux massacres. Les colons fuyaient devant les esclaves en marronnage, abandonnant derrière eux, leurs carreaux de terre, biens, animaux, et leurs habitations.
Marie-Françoise Adèle et sa mère traversaient les mers, pour aller chercher sur le sol de France, la vie sauve, la sécurité et l'asile auprès de la famille inconnue de son père. Après des tempêtes épouvantables, la maladie et la mort d'un grand nombre de passagers jetés par-dessus bord pour toute sépulture, les côtes de France pointèrent à l'horizon.
Le premier choc pour Marie-Françoise Adèle fut le changement brutal de climat, elle ne connaissait que la chaleur, le ciel bleu et la douceur des alizés. La température avait brusquement chuté, le ciel était devenu gris et le vent cinglant la gelait jusqu'aux os. Le pont du navire et les voiles étaient recouverts de givre blanc, et les deux femmes tremblaient malgré leur lainage.
Sa mère fut accueillie avec cet empressement et ces démonstrations de joie et de dévouement qui accompagnent ordinairement l’opulence, mais qui malheureusement, en attirant la confiance, ne servent trop souvent qu'à dissimuler les véritables sentiments de ceux qui n'attendent que l'occasion favorable pour mettre à exécution leurs desseins cachés.
Dans ce pays de France étranger à la petite fille, où le froid et la pluie d'hiver glaçaient l’intérieur des maisons, Marie-Françoise Adèle et sa mère étaient devenues des exilées. Même au coin du feu, serrées l'une contre l'autre, elles n'arrivaient pas à se réchauffer dans ce froid pénétrant. Cette jeune maman portait en elle la sensibilité et la franchise, caractère distinctif des colons, mais n'était pas préparée à cette nouvelle vie de privations et de labeur. Bébé nourri à la mamelle volumineuse de sa Mama noire, petite fille dorlotée et choyée, entourée d'une multitude de bonnes négresses aux ordres des maîtres, elle avait grandi dans un monde qui déjà n’existait plus.
Quelque temps après leur arrivée, un événement malheureux mit le comble à leurs infortunes et vint les affliger. Elles apprirent la mort du chef de famille, et la perte de leurs biens. Il avait succombé en défendant ses foyers, dans cette partie de « l’isle » où furent massacrés environ mille blancs .Cette perte cruelle fut le début de nouveaux malheurs.
La grande jeunesse de sa mère, son peu de défiance, son inexpérience en affaires, les livrèrent à la discrétion de sa belle-famille, des usuriers et huissiers. Dès lors cette mère infortunée se trouva dans une position qui aurait attendri les cœurs les plus insensibles, mais il en est qui sont plus durs que les rochers qui les entourent. Abandonnée, dépossédée, sans secours, sans appui, elle fut contrainte par la nécessité à se séparer de sa fille en bas âge, à traverser les mers et à s'exposer au fer des brigands pour aller chercher sur le sol natal, que d'autres fuyaient, les ressources qu'elle venait de perdre... et y trouva la mort.
À sa majorité, vingt-un ans Marie-Françoise Adèle fut forcée de disputer la légitimité de la succession de son père dont sa famille paternelle s'était emparée, et lutta de toutes ses forces avec l'énergie du désespoir pour retrouver son rang, l'indemnisation des colons et son héritage spolié, et gagna son procès.



ÉPITAPHE : ICI REPOSE MARIE FRANÇOISE BAUDOUIN DE JOUISSIEAUME, ÉPOUSE DE MR FRANÇOIS PIERRE ROUSTEL, LIEUTENANT VÉTÉRAN, NÉE À TERRIER-ROUGE (ILE DE SAINT-DOMINGUE) DÉCÉDÉE LE 14 DÉCEMBRE 1830.
ELLE EUT EN PARTAGE, LA BONTÉ, L'ESPRIT, L'ÉLOQUENCE, LA GRÂCE ET LA BEAUTÉ PEUT-ÊTRE SANS EXEMPLE.
ELLE PLAIDA DEUX FOIS DEVANT LE TRIBUNAL DE LA SEINE EN MATIÈRE DE SUCCESSION, ET FIT L'ADMIRATION DES COLONS, ET REÇUT LES FÉLICITATIONS UNANIMES DU BARREAU.
VOIR LES DÉBATS, LA GAZETTE ET LE COURRIER DES TRIBUNAUX DES 4 JUILLET 1829 ET 5 DÉCEMBRE 1829.
BONNE ÉPOUSE ET BONNE MÈRE, ELLE FUT ENLEVÉE À LA FLEUR DE L'ÂGE À SON ÉPOUX ET À SES ENFANTS ET SES AMIS QU'ELLE LAISSE INCONSOLABLES.


Retrouvez cette nouvelle dans Contes de L'Obscur.



2 commentaires:

  1. Je suis ravie de faire votre connaissance grâce au #RDVAncestral. Ce terrible récit d'immigration qui a pour origine une histoire vraie éveille des échos bien contemporains.

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  2. Merci,c'est gentil,amitiés généalogiques. Martine

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