jeudi 3 août 2017



LE PHARMACIEN
     

    Tous les matins Alice huit ans se rendait à l'école, le cartable dans le dos et le cou enroulé d’une grosse écharpe de laine, surmonté d'un capuchon qui retombait sur ses épaules d'où s’échappaient ses longs cheveux bruns. Les mains au chaud dans son manchon de fourrure, elle marchait la tête haute, le regard vide et d'un pas décidé. Arrivée face à la devanture de la pharmacie elle stoppait net, fixait l’intérieur de la boutique et restait debout figée devant la porte en toisant du regard le pharmacien, qui baissait la tête en faisant mine de ne pas la voir.
    Pendant quelques minutes, elle restait là, immobile ; sur ses joues s'écoulait une petite larme vite essuyée d'un revers de sa main ne voulant pas montrer aux passants sa faiblesse.
    Il y a des âges de la vie heureux, le début de l'enfance, mais pour Alice c'était l'enfer, elle ne pouvait pas lutter contre cette rage et ce désespoir qui l’envahissaient. Il fallait qu'elle crie au monde son désarroi et son incompréhension, mais sa bouche restait close, muette face au chagrin. Puis elle repartait comme elle était venue, l'allure fière, la tête raide et sûre de son bon droit.
   Matin et soir, elle passait et repassait devant la pharmacie, et comme à son habitude demeurait immobile quelques minutes, puis repartait drapée dans sa dignité devant les clients interloqués. Elle faisait sciemment un grand détour pour accomplir sa mission du jour, le but de sa journée, regarder cet homme fixement dans les yeux et le culpabiliser.
    Elle n'avait jamais douté de son savoir ni de ses compétences en matière de santé, il était pharmacien, il savait, elle en était sûre, et elle y avait cru de toutes ses forces. Il lui avait donné de l'espoir alors qu'elle ne demandait rien, il lui avait prouvé son savoir et sa science, en donnant un diagnostic rassurant digne d'un médecin, c'était même écrit dans les journaux.
    Un soir de janvier 1904 dans l'appartement, un coup de feu avait claqué dans la chambre de ses parents. Son père allongé, la tête en sang, encore vivant, gisait au sol, le pistolet dans la main. Le parquet était jonché de feuilles de papier joliment décorées, écrites en cyrillique et recouvertes d'éclaboussures. Il y eut les cris et les pleurs de sa mère, ceux des enfants, et l’appel au secours aux voisins. Le logement fut envahi par les curieux, les hommes forts descendirent son père en dévalant l'escalier aux larges marches de bois, le portant par les pieds et les bras en toute hâte chez le pharmacien.
    Tous les jours Alice pleine d'espérance regardait son cahier d’écolière, où elle avait collé l'article découpé dans le journal local, le diagnostic rassurant du pharmacien.
« Tentative de suicide, - hier, vers 9 heures du soir. Un homme âgé de 32 ans, s'est tiré un coup de revolver à la tempe droite. Transporté à la pharmacie du quartier, le blessé reçut les soins nécessaires, et l'on constata que la balle avait glissé sur l'os frontal, évitant une blessure mortelle. Le blessé a été transporté à son domicile, une quinzaine de jours seront nécessaires pour son rétablissement complet ».
    Elle attendait la guérison imminente de son papa, elle était certaine d’avoir encore un avenir heureux et plein de tendresse en famille. Mise en confiance et rassurée de savoir son père sauvé, elle aidait sa mère à le soigner, lui prouvant ainsi son amour et son affection. Jour et nuit elle lui faisait sentir son besoin de le garder vivant, et priait pour qu'il reprenne goût à la vie. Sur son cahier, un autre article de journal fut collé après le cinquième jour, et on pouvait lire:
   « Suicide.- Nous avons relaté la tentative de suicide de l’employé de commerce, qui, le 23 courant s'était tiré un coup de revolver dans la tête. La blessure, qui ne paraissait n'être que superficielle avait perforé le crâne. L'infortuné a succombé hier dans le domicile de l'un de ses parents ».
    Ce jour-là, Alice avait passé de l'enfance à un âge qui n'existe pas, elle ne savait plus où elle se situait, son enfance était morte avec son père. Son cerveau était imprégné de l'odeur de la poudre et du sang, et c'en était trop pour son corps de petite fille blessée.
    Elle n'avait pas encore compris que même s'il avait guéri, le désespéré aurait recommencé, les difficultés et le dégoût de sa vie étaient plus importants que tout l'amour qu'elle lui portait. Après la crise de 1904, la déconfiture des emprunts russes aurait eu raison de lui en 1917. Son père était un doux rêveur, un homme tendre, un poète, un homme effondré et ruiné.
    Alice savait déjà qu'elle serait dure, la tendresse et la faiblesse ne seraient pas pour elle. Devenir une femme forte prête au combat de la vie, être une battante et ne jamais baisser les bras, ce serait sa ligne de conduite, et elle se le jura. Adieu ces belles piles d'images russes aux couleurs chatoyantes, elle les découperait et en ferait des confettis avec ses petits ciseaux d'écolière.
     Elle allait refouler au fond de sa mémoire le mot suicide, en inventant une autre explication à cette disparition, pour continuer à grandir et à se construire. Le souvenir du drame serait moins douloureux et plus respectable, s'il était dû à un banal et tragique accident de chasse.




Retrouvez cette nouvelle dans Contes de L'Obscur.

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