dimanche 24 septembre 2017


           






                          L'AMANT


            Derrière les grilles de la fenêtre, la lumière du jour filtrait sous les persiennes et le pépiement des oiseaux annonçaient à Julie que le moment était venu de sortir du lit. C'est sur la pointe de ses pieds nus, qu'elle quitta furtivement la chambre à coucher de son amant. Elle regagna son lit pour y finir sa nuit seule, mais le cœur joyeux, juste deux petites heures à attendre et elle le retrouverait dans la salle à manger pour le petit déjeuner. Depuis un an, elle passait toutes ses nuits blottie dans ses bras, mais au petit matin elle devait les quitter et disparaître. Julie avait cinquante ans, bien qu'étant en parfaite santé elle avait intégré cette maison pour vivre son histoire d'amour.
       Comme tous les matins, elle se prépara avec soin, son élégance dénotait dans cette ambiance de vieillards malades aux comportements énigmatiques. Comme si elle était à l’hôtel, elle s'installa à sa place devant un copieux déjeuner, en disant bonjour de la tête aux pensionnaires, qui ne prenaient même pas la peine de lui répondre.
        À huit heure pile, Julie le vit arriver, vêtu d'un costume clair, grand, mince, il était beau et séduisant et ne faisait pas ses soixante ans. Après une longue hésitation, il choisit de s'assoir à côté d'elle en la saluant de la tête. Il croqua avec appétit son croissant comme si de rien n' était, but son café d'un trait en laissant traîner son regard sur le visage et la silhouette de Julie.
       Dans ses yeux il eut soudainement un éclair d'intérêt et de curiosité pour elle et entama la conversation. Une fois le contact établi entre eux, c'est d'un pas alerte qu'ils quittèrent la salle à manger, pour s'installer dans les fauteuils confortables du salon des visiteurs.
        Comme un gentleman il commença une cour pressante et démodée, qui ne la gênait pas le moins du monde. C'est ensemble qu'ils prirent le repas de midi, lui ne pouvait s’arrêter de parler, elle le regardait et l'écoutait en buvant ses paroles, attentive et subjuguée.
       L'après-midi, ils ne se quittèrent pas d'une semelle et le passèrent en discutant et en jouant aux cartes. Pour le repas du soir c’est naturellement qu'ils s'assirent à la même table face à face. Sous la table Julie sentit, les pieds actifs de son compagnon cherchant les siens, son cœur s'accéléra aux contact de ce frôlement.
      Après le souper, bras dessus, bras dessous, ils cheminèrent dans le sentier de la roseraie du parc, où l'odeur des fleurs embaumait cette chaude soirée d'été. Ils regagnèrent la chambre de l'amant et le feux d'artifice commença pour eux.
      Blottis l'un contre l'autre dans lit, il lui murmurait des mots d'amour au creux de l'oreille, doux comme du sucre d'orge quand il coule dans la gorge. Puis quand le sommeil les prit, ils s'endormirent enlacés jusqu'au petit matin.
     À six heures pile, comme à son habitude Julie, quitta sur la pointe des pieds la chambre de son amant pour regagner la sienne et y finir sa nuit. Le matin avec la même application elle se maquilla  avec soin et mit une robe d'un rouge vif afin qu'on la remarque de loin.
     À huit heures pile, déjà en place devant son petit déjeuner, Julie le vit arriver dans son costume et chercher d'un regard hésitant et perdu une place pour s'assoir. Après l'avoir repéré, il s'assit à côté d'elle et la salua poliment de la tête, comme une personne étrangère. Il croqua dans son croissant comme à l'accoutumé, but son café d'un trait, et ses yeux se posèrent sur le visage et le reste du corps de Julie et son regard s'éclaira d'un coup.
      Le même scénario de la veille et l’avant veille se déroula, la discutions dans les fauteuils du salon, les repas pris ensemble, la partie de cartes, la promenade dans le parc et la nuit d'amour. Au matin sur la pointe des pieds Julie regagnant sa chambre sous les yeux bienveillant du personnels médical. Tous les matins son mari l'avait oublié, au petit déjeuner il la courtisait à nouveau pour ensuite oublier son existence pendant son sommeil.
       Durant les heures du matin, il la séduisait comme à leur première rencontre et tous les soirs il l'aimait comme durant leur nuit de noce. Elle savait que la maladie d’Alzheimer qui avait touché son mari précocement irait de pire en pire, mais tant qu'il l'aimerait dans la journée, elle serait à ses côtés. Elle avait peur de lui survivre, de vivre sans lui et de la solitude.
      Depuis quelques semaines elle portait au doigt un gros cabochon dont le chaton s'ouvrait sur le dessus, rempli d'une poudre blanche et mortelle. Au moment opportun, blottis l'un contre l'autre, ils s'endormiraient pour un long voyage sans retour. Vivre une passion qui ne s'essouffle pas, était une compensation miraculeuse et elle voulait en profiter jusqu'au point de non retour.


Retrouvez cette nouvelle dans mon recueil "A L'ABRI DES REGARDS"
http://www.edilivre.com/a-l-abri-des-regards-20a5b6563a.html#.U6rxasuKCUk



mercredi 6 septembre 2017

     Merci à mon ordinateur sans qui rien n'aurait été possible, depuis toujours, je suis une handicapée des mots, mon cerveau confond les consonnes et à l’écrit mes mains inversent les voyelles.
      C'est un ami de chaque instant qui m'aide, par son trait rouge zigzagant, à voir mes fautes et à les corriger. J'ai dû abandonner la plume et la feuille de papier pour avoir recours à cette aide précieuse, il faut bien vivre avec son temps.
      Depuis l'enfance j'entends dire que je suis « Nulle » Aujourd'hui que mes doigts tapotent sur le clavier, ma vie a changé, maintenant j'aime écrire et je n'ai plus honte de mon handicap .
      Il est plus facile de dire, que l'on n'aime pas écrire, que d'écrire. Si pour l'écriture j'ai résolu mon problème, pour la lecture c'est toujours le même combat. L'orthographe n'est plus mon ennemie et mon ordinateur, mon ami.
     Alors, « aux Nuls » comme moi, je dis courage, rien n'est perdu. Et vive l'écriture et l'informatique.

                                                                             LE FESTIN

         Chaque matin Sophie garnissait le plateau repas d'un copieux petit déjeuner, pour son vieux tonton impotent et gourmand. Un vieil homme obèse et cloîtré ne quittant plus la chambre, toujours de mauvaise humeur et ayant le don de lui rendre la vie amère. Elle déposa le breakfast sur la table, où son oncle déjà attablé attendait, puis sortit précipitamment de la chambre en claquant la porte. Une main veinée et gonflée empoigna le bol, l'odeur du café et des croissants chauds embauma la pièce et le mit en appétit.
         Il ouvrit le gouffre qui lui servait de bouche et y enfourna un croissant entier en le mâchant bruyamment, tout en avalant une gorgée de café fumant. Sophie allait avoir dix-huit ans, depuis la fin du collège, elle s'occupait consciencieusement de son oncle boulimique sans rechigner. Elle cuisinait toute la journée pour nourrir et gaver cette panse affamée, c'était son labeur quotidien. Sur le piano de cuisson mitonnaient à petits bouillons des daubes en sauce, des volailles à la peau croustillante et dans le four les cuissons des gâteaux et tartes, se succédaient toute la journée. La maison était imprégnée en permanence d’odeurs épicées et sucrées qui se dégageaient des marmites et du fourneau.
           N'avoir aucune vie en dehors de la maison, elle s'y était résignée, le vieux ne lui laissait pas un instant de répit. À minuit après son dernier repas, il s’assoupissait, la bedaine bien tendue, rassasiée mais jamais repue. Le seul moment de tranquillité bien mérité de Sophie était la nuit. Alors, épuisée par toute cette cuisine et cette vaisselle, elle s'endormait à son tour, sitôt sa tête posée sur l’oreiller. Elle n'avait pas toujours été cette jeune fille docile et dévouée, elle adorait sortir et danser avec ses amis, elle y avait renoncé pour lui faire sa tambouille.
       Finies les sorties et la vie amoureuse, elle se consacrait exclusivement à la préparation de ses repas.Ils avaient tissé des liens étranges entre eux, faits d'attentions, de soins, de rancœur et de colère, des sentiments qui se succédaient à tour de rôle. Les courses, les plats mijotés, la pâtisserie, la charcuterie, terminée la cuisine pour Sophie, aujourd'hui elle avait dix-huit ans. C’était le grand jour, elle était enfin majeure et allait entrer en possession de son héritage. Sa tête était pleine de projets, d’aventures et de liberté. Claquer la porte, voyager, danser jusqu'au bout de la nuit était son intention, sa récompense. Son goinfre d'oncle devrait se débrouiller seul, elle attendait ça depuis ses seize ans, le vent de la liberté avait soufflé. Cet ogre qui engloutissait six à sept repas par jour, la maintenait toute la journée devant les fourneaux et une partie de la nuit, afin de satisfaire son appétit vorace et sa gloutonnerie.
       Son règne était révolu, elle était libre et enfin émancipée. Le temps de la disette était arrivé, deux-cent-trente kg, la balance avait parlé. Toute cette nourriture, la barbaque, la bidoche, la carne, rien que de la cuisiner, elle en avait la nausée. Elle rêvait d’aliments allégés, de salade verte et de la fraîcheur des fruits de saisons. Elle avait réalisé son dessein, celui de le punir par son vice, la bouffe, le goinfrer, le remplir de nourriture, jusqu'à faire éclater son gros bide de gras-double. Elle avait jour après jour cultivé sa gourmandise, son appétit sans limite, pour en faire une barrique de saindoux.
       Elle en avait fait un drogué de la mangeaille, bourré de cholestérol, envahi de diabète et un patient pour un triple pontage, elle pourrait partir d'un cœur léger, elle était vengée. Ce vieux pervers, ce débauché, son tuteur, depuis l'enfance il l'avait dominée battue et salie. Maintenant c'est lui qui demanderait grâce, mais elle lui serait refusée.
      Il n'avait jamais fait attention à l’étroitesse de l'ouverture de la porte de sa chambre, avec ce corps monstrueux et difforme, le passage de ce gros plein de soupe de deux-cent-trente kg était impossible. Pour sortir de la chambre il lui fallait perdre du poids, elle ne savait pas s'il y arriverait, et elle s'en fichait.
     Le jeûne, le carême, le ramadan, il avait le choix pour maigrir, la perte de son tablier de sapeur était son salut. Il avait son destin dans son estomac, la gourmandise est le premier des péchés capitaux, il pouvait bien échouer et y rester cela ne lui faisait ni chaud ni froid, et surtout pas un cas de conscience.
     Elle vida les placards, le frigo, le congélateur, et résilia le téléphone. En refermant la porte d'entrée, elle l'entendit hurler et supplier, elle haussa les épaules et monta le volume de son baladeur si fort que ses tympans en bourdonnèrent. Elle tournait le dos à son enfance en se faisant la belle. Elle taillait la route, en laissant son passé derrière elle, sans espoir de retour, et sans aucun regret. La liberté et la cuisine diététique, étaient sa nouvelle philosophie, elle serait végétarienne.


Retrouvez cette nouvelle dans Contes de L'Obscur.